II
From WikiDusk
Coarseness
”…We face a problem that this combined global connectivity, anonymity and lack of traceability quite simply make it hard to locate the criminals operating online. In addition to making it easier to identify who is operating online, we must build higher walls and stronger vaults, and government must continue to step up the priority given to this kind of crime while protecting the privacy of consumers. Otherwise, the fact that most cybercrimes are never solved presents an open invitation to hackers, identity thieves and spammers who are scammers… ”
-- Bill Gates, Chairman and Chief Software Architect, Microsoft Corporation Technology Trends Conference
Deux semaines auparavant on avait décidé de se casser un peu plus au sud pour se changer les idées.
Sonya était arrivée de New York avec Richy. Elle me l’avait déjà présenté l’année dernière lorsque j’étais allé passer Noël avec elle. C’était un américain de sixième génération, avec dans la tête tout ce qu’il y a de plus civique et de plus sain. Et bien sûr il n’y avait rien entre eux.
On devait se rejoindre à Kuala Lumpur et ensuite repartir pour Singapour où habitait Antoine. Un français avec qui j’avais passé mes meilleures années à HEC à fumer des pétes et à apprendre à cuisiner des fondants au chocolat.
J’arrivai en début de soirée par le vol CX721. C’était la deuxième fois que je posais les pieds en Malaisie, mais j’avais encore ce sentiment d’atterrir sur une autre planète. Un avant post de l’humanité où toutes les civilisations se concentrent en une masse critique contrôlée par la Charî'a1. J’avais été réellement impressionné par les affiches géantes pour Intel et pour le programme Malaysia 2020. Elles témoignaient de la vision à long terme dans laquelle la population aspirait à se projeter. Qui d’autre sur la planète avait des plans officiels de ce genre ?
Enfin pas de quoi se stresser pour autant, je n’avais pas encore vu ce pays sous l’angle de la vie nocturne, mais les échos que j’en avais eu semblaient plutôt prometteurs.
La capitale était censée regorger de clubs géants qui attiraient des dizaines de milliers de personnes jusqu’au matin. C’était soi-disant le spot asiatique de la teuf. Alors à quoi bon se poser des questions sur les coutumes locales. La culture de la fête était internationale et n’avait que faire de ce genre de considérations inhibitrices. Et m’étant déjà converti à l’Islam, je n’avais pas à m’en faire. J’avais appris la Fatiha2 par cœur au Yemen.
Je pris un taxi au hasard à la sortie de l’aéroport en espérant qu’il allait bien m’enculer le portefeuille. Histoire de bien faire chier les autres touristes qui venaient en imaginant qu’ils allaient éviter de se faire arnaquer. J’avais envie d’exploser ma thune. Je voulais cracher mon mois dans ces trois jours, pour avoir une chance d’emballer les princesses locales.
Il fallait profiter de cette furie aveuglante qui ne dure que le temps de comprendre comment le pays marche vraiment pour ensuite se transformer en cette paranoïa aliénante que l’on appelle plus communément intégration.
Le point de rendez-vous était un club géant dans lequel jouait DJ Ekath ; un pote d’Antoine et Mat qui était devenu un demi-dieu de la nuit en quelques années de mix.
Comme d’habitude, je n’avais pas d’autres informations. C’était ce qui faisait tout le charme de nos rencontres. Il fallait gérer de soi-même les premières heures dans le pays. Un peu de galère histoire de s’habituer un minimum à la température ambiante.
Grâce à un anglais qui vint à ma rescousse alors que je demandais mon chemin au hasard des rues, je n’eu pas beaucoup de mal à repérer le club en question. Y enseignant depuis deux ans, il connaissait pas mal la ville. Il semblait assez surpris par nos méthodes de rencontre à l’autre bout de la planète et aussi par le fait que je connaisse DJ Ekath. Il me confirma qu’il jouait dans le meilleur club de la capitale. Selon lui, j’allais en prendre plein les yeux, les soirées sous cette latitude n’avaient rien à voir avec rien. A ma grande satisfaction, tout semblait converger.
Lorsque nous arrivâmes sur les lieux, il était déjà onze heures et une masse grandissante de gens commençait à affluer. L’anglais me proposa directement de m’adresser au staff pour qu’ils me mettent en relation avec les froggies3.
DJ Ekath n’avait pas trop le temps de m’écouter, il allait bientôt commencer son set. Il semblait tout de même très content de voir que j’avais réussis à arriver. On lui avait soufflé que j’avais une fâcheuse tendance à rebondir sur n’importe quoi et à me paumer dans des histoires incompréhensibles. Il m’invita à aller prendre un verre au bar surélevé, j’y rencontrerais peut-être des têtes familières.
Le bar était complètement trashé dans sa race de débit de boisson. Des gogo-dancers se trémoussaient en coulisse sur du ragga lesbien, pendant que Richy et Sonya se roulaient des grosses pelles en remarquant à peine ma présence. Une bande de pirates venait d’arriver en brandissant des sabres en plastique. Ils avaient enlevé une princesse américaine complètement bourrée qui terminait une carafe de long island4.
Antoine vint à ma rencontre avec un drôle de type qui s’appelait Dawn et qu’il me présentât comme étant le professeur de ces lieux. Ce gars avait toujours le chic pour rencontrer les maîtres d’école. Je ne savais pas comment il faisait pour être aussi avenant avec tout le monde. Cela venait sûrement de la noblesse de son éducation.
Moi aussi j’étais noble mais je n’avais pas passé ma vie à vouvoyer mes parents, alors je n’arrivais même plus à parler français dés qu’il fallait témoigner la moindre marque de respect. Il y avait un monde de protocoles entre nous, alors autant dire que je pouvais tout de suite lâcher l’affaire.
Dawn s’avéra être le propriétaire majoritaire de ce club et de beaucoup d’autres choses dans cette ville. Il accrocha poliment lorsque je lui présentai mes occupations. Et quand je lui sortis dans quelle ville je travaillais, il sembla très impressionné, d’un air de dire que ce n’était pas possible qu’un français travaille là-bas : « too many Chinese and too much stress !».
Il s’excusa de devoir nous laisser, il avait quelque chose à gérer avec un mec qui venait d’arriver.
Antoine m’ordonna de redescendre pour aller voir le set de son pote qui venait juste de commencer.
Je ne savais plus vraiment ce que je foutais là, mais cela ne me posait pas de problème. Je me sentais bien synchrone, c’était le plus important.
Un mec louche avec un chapeau de Zorro me hurlait dans les oreilles. J’avais du mal à l’écouter, j’étais hypnotisé par la scène. DJ Ekath était en train de mixer un truc de malade mental avec une espèce d’hybride africaine aux cheveux rouges. Ils partaient parfaitement en live tous les deux. Ça marchait carrément bien. Il y avait un bon millier de personnes connectés à leur rythme. C’était un véritable stade de foot.
Zorro me refila un cachet que je mis machinalement dans ma poche. Il en profita pour me montrer sa carte de visite. Il était spécialisé en élevage de femme pour faire du rodéo. Sur sa carte on voyait en ombre chinoise, un cow-boy en position triomphale, assis sur le dos d’une plantureuse femelle humaine à quatre pattes et gros seins. Je trouvais ça vraiment déviant. Je me demandais bien s’il y avait possibilité de se taper sa monture à la fin. Personnellement, je préférais quand même la stabilité inspirée par le dos d’un cheval à celui d’une femme. Ça devait être tout bringuebalant de partout et particulièrement ridicule comme situation.
Je pris sa carte en le saluant gentiment et me dirigeais comme un robot vers l’étage où j’avais vu Dawn pour la dernière fois. Je ne savais pas pourquoi je le cherchais tout le temps comme ça ce Dawn. Il m’inspirait peut être un sentiment de sécurité. Je venais juste d’atterrir à Kuala Lumpur et je ne savais pas du tout à quoi m’attendre. Richy semblait vraisemblablement déconnecté et fatigué par les cachets. Sonya avait perdu la raison et profitait de la situation en se refaisant une petite cure d’hétérosexualité avec lui.
Ils m’avaient présenté à leur pote Florian, un français installé ici depuis plusieurs années. Il traînait avec une bande de malaisiens trafiquants de drogue. Le gaillard ne m’avait pas vraiment plu au premier abord. Il avait inévitablement cet air du mec qui se la pète parce qu’il a réussi à s’intégrer à un autre monde. Je l’avais donc rapidement court-circuité en chauffant son pote au crâne rasé ; justement entouré de deux petites zoulettes super mignonnes et d’une diva en hauts talons.
Je n’eus pas trop à me forcer pour que nous nous parlions, pour d’obscures raisons, il avait l’air d’être intéressé par ma présence. Il s’introduisit comme étant Goser, le maître spirituel de cette communauté chimique.
- Welcome in my chemical community! Can I call you Max?
Il embrassait la foule délirante de la main. Je constatais à quel point cette masse créait une forme complexe, se mouvant en une reptation incontrôlée et discontinue. Il y avait une forme de cohérence dans ce désordre généralisé.
Je lui répondis que j’adorais l’ambiance. C’était massif. A l’échelle de mes rêves de chaos les plus concrets. J’avais toujours exécré les clubs, bars et autres boîtes de nuit en Europe. Ils étaient dénués de fils conducteurs. Il n’y avait que du vide. Vide de monde, vide de sens, vide de trip. Les gens y allaient pour faire comme dans les films, sans comprendre vraiment pourquoi. Pour essayer de trouver quelqu’un à se mettre sous la dent ou alors pour se taper dessus. Des millions de raisons toutes dénuées d’émotions, qui aboutissaient à un rassemblement de gens en totale opposition de phase. C’était horrible. Il y avait bien les raves ou les rassemblements de dogging5, mais là aussi il y avait trop d’ordre derrière une fausse attitude alternative. C’était devenu une institution bien huilée avec ses experts et ses nerds[note: People who are smart and are not afraid to admit it. ] pathétiques.
Alors que là, pour la première fois je voyais une masse de gens à priori dépareillés, qui agitaient le réel pour le précipiter dans le pur chaos.
Je n’avais pas à chercher de sens, il était évident. Je n’avais pas à chercher à me distraire ou à feindre l’excitation. Le spectacle était omniprésent. Il s’emparait de tous les détails et finissait par me submerger.
Je n’étais pas encore sous l’effet d’une drogue quelconque, mais je savais déjà que ça allait être une nuit fabuleuse.
Comme s’il avait lu dans mes pensées, Goser me proposa une pastille que je mis directement dans ma bouche sans aucun état d’âme.
Je me souvenais de cette époque où je me disais que je ne toucherais jamais à aucune drogue. J’avais ensuite été obligé de rajouter : « si je ne savais pas d’où elle venait ». Mais depuis que l’on m’avait shooté à la race dans un hôpital pour m’installer un drain pleural, j’avais fait une croix sur ce principe.
Ils m’avaient tellement camé, qu’au réveil, j’avais vécu mes meilleures gerbes. Je découvrais les effets cumulés de la trifluoperazine6 et de l’oxycodone7. Je me vomissais dessus en pensant que c’était le plus beau jour de ma vie. Pendant ce temps mon corps était en train d’halluciner sur le tube étranger qui évacuait les restes du sang.
Lorsque les infirmières venaient me voir, j’avais l’impression que c’était des êtres supérieurs, venus dans ma chambre pour éduquer ce qu’il restait d’humanité en ces lieux si isolés de toute pensée structurée. Elles ne comprenaient pas pourquoi je vomissais autant et piquaient ma perfusion pour tester un peu de carbinoxamine8. Elles avaient décidé que j’étais allergique à l’oxycodone. J’avais la tête toute verte et je dégobillais des galettes radioactives. Ça aurait pu être dangereux pour le bon déroulement de l’implantation de l’avant-poste technologique au milieu de mes poumons. Si la lave bileuse boostée à la trifluoperazine avait pénétré les poches de résistance immunitaire, cela aurait peut-être provoqué une prise de conscience radicale chez les rebelles cachés dans mes ganglions pulmonaires. Ils auraient ainsi pu reprendre le contrôle des alvéoles de mon poumon gauche. Cette zone si convoitée par les streptocoques. Le bastion de l’intégrité de mon métabolisme récemment démantelé par une bande de salauds de pneumocoques, plus connus sous le petit nom de diplocoques à Gram positif en forme de flamme de bougie.
J’étais ainsi perdu dans mes pensées lorsque la splendide créature qui escortait Goser, me prit par le bras pour m’offrir une flûte de champagne.
Elle me regardait d’un air coquin en baissant ses longs cils chromés, toute charmante qu’elle était avec ce fond de teint rosé et sa fragrance étoilée de Thierry Mugler ; une adorable Barbie girl des années 30, sortie des cabines d’essayage d’Audrey Head.
Il y avait quelque chose d’irréel qui se dégageait de son intrigante frimousse. Sa plastique, c’était le mot qu’il fallait employer pour parler de son apparence physique, était artificiellement parfaite. Comme une playmate peinte à l’aérographe.
- Bonjoul, je m’appelle, Malissa!
- Wow, you’re so beautiful!!
- Thank yooo.
- Malissa, you’ve got such a perfect smile.
- Your teeth are nice too. You’ve been wearing bracelets, have you?
- Yes… Indeed.
- I had bracelets when I was a teenager. My parents paid me dental surgery but not the university. I wish they could have afforded both like yours.
- Hey, it’s not too late! You can still go back to school. Just save money for half a year, and then you can reapply for a bachelor somewhere in this wide world.
- O my god, you’re so cute!
Et elle m’embrassa furtivement sur la bouche.
Malissa était une putain, bien trop belle pour ne pas que ça en devienne louche. Comment aurait-elle pu se trouver un travail réglo dans un bureau avec un tel sens de l’esthétisme ? Elle aurait dû supporter les regards avides de tous ses collègues. Personne ne pourrait avoir un semblant de relation professionnelle avec elle. Il y avait certes des professions adaptées à tous les genres sur cette vaste planète. Mais encore fallait-il avoir assez de chance pour qu’elles vous passent au moins sous le nez.
Pour Malissa, sa seule possibilité de percer les couches de la vie active diurne, c’était la mode. Elle voulait être modèle pour Gaultier. Mais c’était complètement saturé et il fallait être plus jeune. Alors elle disait qu’elle voulait être styliste, conseillère en design, ou alors coach pour cadres en recherche d’image. Enfin tout un tas de fantasmes d’adolescente, qui auraient pu passer pour pathétique, si je n’avais pas décelé en elle un démiurge sans ardeur, prête à anéantir tout ce qui s’interposerait sur son passage.
Malissa était une femme qui consommait sciemment les émanations de sa jeunesse. Elle n’avait jamais eu d’enfant, n’en aurait sûrement jamais et méritait tout de même d’être considérée comme une mère. Elle assumait pleinement le prix qu’elle avait à payer pour continuer à vivre, en se replongeant avec parcimonie dans des bribes révolues de son aura créatrice. Elle considérait le désire de créer continuellement comme une sorte de maladie de l’homme avec un petit h. Une pulsion vulgaire qui révélait son caractère jaloux, envieux et ambitieux. Elle était sûre de ce qu’elle était et ne se sentait pas obligée de s’étaler dans toute la disgrâce d’un prosélytisme écrasant et bourgeois. De son inaction émanait une forme de sérénité aristocratique.
Elle voulait attirer mon attention et chercha à m’expliquer ce qu’était la vulgarité.
- Coarseness or common vulgarity is a lack of complexity, my dear. In reality, nothing but a stylish, pernicious descendant of the goddess dullness…
Goser nous interrompit en me tapotant sur l’épaule. Il souriait silencieusement d’un air de dire : « Alors qu’est ce que vous vous racontez les jeunes ? ». Ça me mettait toujours en stress ce genre de sourire. Je n’étais pas une machine à lancer des idées. Il me fallait toujours du temps pour être sociable.
Pour illustrer notre précédente conversation, je me lançai dans une improvisation de beat boxing. Je foutus les boules au groupe de blancs qui discutaient avec Antoine. Je sentais qu’ils me regardaient en se disant « Mais qu’est ce que c’est que ce clown qui traîne avec les rapaces? ».
Mais je m’en foutais puisque Malissa était morte de rire et que Goser commençait à s’échauffer le gosier sur des petits « an, han ! ». Il était décidément très en forme ce grand gaillard.
C’est qu’il était sacrément audacieux. Il avait fait une petite fortune en montant une structure transparente d’exportation de bananes malaisiennes vers le japon.
La Malaisie était en surproduction et les japonais étaient barges des bananes aux Saint-Jacques. Malheureusement ils n’avaient droit qu’à mille tonnes exemptées de taxes. Goser avait grandi à Sabah au milieu des plantations de palme et de bananes. Il s’était ensuite fait la main avec des touristes de Langkawi avec lesquels il avait appris les ficelles du monde du business. Il en avait aussi profité pour développer un joli niveau de japonais, qui lui permit de se faire des relations importantes dans divers maillons clés de leur société. Plus particulièrement, il s’était lié d’une amitié très forte avec un étudiant en logistique asiatique qui ne savait pas parler d’autre chose que de son travail.
Le Nippon un peu paumé, cherchait absolument à plaire à Goser et du coup essayait par tous les moyens de l’acheter. Il lui payait des allers-retours en avion et ses frais de voyage sur place. Tant et si bien que Goser finit par élaborer sa stratégie d’exportation de ses contrées natales vers ce paradis financier qu’était le Japon avant la bulle spéculative9. Il ficela un business plan extrêmement réaliste grâce aux bons conseils de son pote.
Entre temps il était entré dans une entreprise de transport maritime qui se faisait des extras en contournant les quotas. L’affaire était dans le sac et cela se passa sans embrouilles pendant quelques années, jusqu'à ce qu’il fasse pression sur les fermiers pour utiliser des copies japonaises de graines issues de la biotechnologie et ainsi augmenter la résistance des régimes aux champignons et autres moisissures.
Les fermiers ne comprenant rien aux tenants et aboutissants des OGMs, furent immédiatement séduit par la possibilité d’éradiquer ces saletés liées à l’humidité, qui étaient de véritables plaies pour leur productivité. Mais très rapidement ils réalisèrent que les nouveaux plants de bananes ne se comportaient pas du tout comme les anciens et que leurs méthodes de replantation s’avéraient complètement improductives.
Ne voulant pas écouter les conseils logistiques de Goser, ils s’enfoncèrent de plus en plus dans leur situation. Et finalement leur plantation fut détruite, jugée pas assez compétitive.
En parallèle Goser ayant flairé le coup dur arriver, avait déjà monté un nouveau plan avec les mêmes laboratoires. Ils s’étaient spécialisés dans la recherche et le développement de drogues.
Entre la pression exercée par la demande de la rue, celle des yakuzas de Shibuya et celle engendrée par le durcissement de la loi japonaise, le marché était en plein boost. Les laboratoires étaient inondés de crédits débloqués par des organismes obscurs.
Ils finirent par exceller en matière de réactivité. Les uns voulaient une poudre quasiment légale qui poussait à consommer une autre drogue illégale et plus chère ; les autres voulaient une molécule ambiguë qui permettait de plonger les gens dans la frustration sexuelle ; les conglomérats de luxe européens faisaient pression pour qu’ils développent une pilule qui permettrait aux jeunes d’acheter plus en n'ayant aucun remord le lendemain.
En entendant toutes ces histoires, Goser ne pouvait plus tenir, sentant que le marché de la drogue devenait incompréhensible, il dut reprendre son souffle pour comprendre que ce n’était pas de la poudre jetée aux yeux des investisseurs.
Il réalisa par la suite que les implications de ce type de recherche allaient bien au-delà de ses pires cauchemars. Les rues des quartiers branchés de Tokyo le forçaient à regarder la réalité en face. Il insistait pour que je comprenne que la drogue n’était pas une notion à prendre à la légère et encore moins un concept de seconde zone que l’on laissait en pâture aux âmes irrécupérables. Son pays natal, bien qu’extrêmement musulman, était lui aussi violemment envahi par des nouvelles cames développées en Thaïlande. Mais ce qu’il avait mis du temps à digérer c’était la dimension « spirituelle » de la chose. Il se resservit une coupe de veuve et entreprit de m’expliquer la suite de son histoire.
- You know I’ve always been puzzling with the drugs issue in Muslim religion. When I was a teenager, I was considered as a cool guy within my group of friends, because I was always coming back from Japan with new stories and stuffs. Eventually I started to play with my friends, with cocaine and all kind of amphetamines. We really had the belief it was compatible with verse ninety of the fifth Sura.
- Euh… what is it about exactly?
- O, “You who believe, intoxicants, gambling, and the altars of idols, and the games of chance are abominations of the devil; you shall avoid them, that you may succeed.” Something likes this… I know it by heart in Arabic.
- I see what you’re talking about. Sometime I also have the feeling those drugs really help me to focus and become more aware. So I don’t see the point about considering them as immoral, bad, or whatever… It’s just bad because we don’t want to talk about it, like some kind of dull topic. Or are we just coarsely trying to wash our dirty souls?
- No, yes, that’s exactly what I’m talking about! But in my world, society and Islam are so entangled together, it’s almost impossible to separate them.
- I know… Speaking about this, with my socialist and Christian background is really confusing… So what happens after you were on cocaine?
- Well, the nightlife industry was starting to sprout a bit everywhere around Malaysia, pushed forward by the tourism and the fast growing entertainment media people started to receive with their TV dishes. It was huge and because I was rich, I was in it. And because I was able to see the phenomena from inside, it was freaking the hell out of me. I really had the feeling the Muslim teenagers wouldn’t manage to stick to our tradition in such a mess. Nightclubs were definitely inducing an increasing amount of drug business everywhere!
- Yes, I can tell…
- So I decided to face the problem and find a compromise. The topic was and is still really hot. It’s in all mouths. We were burning from inside because nobody managed to find a clear line to follow toward the words of Mohamed.
- True… I admit, at first, I was really surprise here to see so many people taking drugs and having wild time in clubs. I was more used to the asceticism I experienced in Middle East countries.
- Oh! Come on! It’s the same story out there. It’s just another level and situation. What about Yemen who’s applying all its energy on cat cropping…? North Africa where hashish became vital for the economy? Examples are everywhere within Muslim country. It seems to be the ultimate doom we have to face. Our weakness is in the systematic blindness we excel in. Because while we are obstinate in trust, others manage to see in the dark and grab inside the very dangerous concepts that can be used to dominate us. It can be called, economy, science, history, or even humor!
Parlait-il de cette force écrasante qui continuait à émaner des anciennes colonies anglaises ? Les Etats-Unis d’Amérique.
- Some of our people must do these so-called impure tasks, for the sake of the whole community.
- Wow, I never heard anybody speaking like this!
- It’s because even so, we Muslims, are well spread everywhere in the world, we have an obvious problem of communication with the others, specially the unbelievers. The basement of our insight relies on rigid concepts and it requires us infinite knowledge of Koran’s boundaries to be able to identify ourselves with you.
- And it’s definitely the same problem for me. But what did you decided to do after having those thoughts?
- Eventually, I choose to grasp Shaitân by the horns!
- O, cool!
J’étais à fond dans son histoire. Hormis l’effet des cachets, j’avais l’impression que quelque chose d’énorme était en train de m’arriver. Il y avait tellement de fraîcheur d’esprit dans ce qu’il me racontait que je n’arrivais pas à le mettre en doute. Pour moi il était sincère, il me regardait avec assurance et fierté.
- That’s why I decided to order something new to the Japanese labs.
- Weren’t you afraid they could rip you off?
- It took me a long time to make up my mind. I knew I was playing with something really powerful that could wipe my Malaysian ass out and faster than I could have imagined.
- I always have this feeling with Japanese guys. They look really cool and nice most of the time. But sometimes, you really have the feeling they are taking a big piss out of you. I’m sorry to say such bullshit, but I cannot avoid thinking they are unconsciously or even consciously preparing revenge.
- Ah, ah, ah! What revenge?
- Hiroshima, Nagasaki!
- Never really thought about that…
- And, I think, if I can have this kind of stupid idea, they can have the same one with their own cooking style.
- No, I don’t think so… maybe a minority. You’re getting possessed by your insight.
- Yeah, you must be right…
Il avait absolument raison, soudainement, j’avais l’impression que l’ambiance s’était alourdie et que je ne me contrôlais plus totalement. Je devais revenir à son histoire rapidement ou alors il s’en irait.
- So what were you really afraid of?
- Nothing? I never said I was afraid… Business, my friend, is something too serious and complex to start being abducted by paranoia. I wasn’t afraid, just aware of the consequences of what I was going to do. I wanted to know how far I could assume my own behavior. Shaitân, always wants only to excite enmity and hatred between you and your exacerbated thoughts. You need to understand this, my friend!
- I’ll do my best…
- Because for who believe! Allah will certainly make a trial of you with something in the matter of the game that is well within reach of your abilities. And he may test who fears the unseen. Then whoever transgresses thereafter, for him there is a painful torment.
- Allah can inspire you fear?
- I fear Allah wherever I am. And if you follow an evil action with a good one you will obliterate it and then you will deal with people with a good disposition.
- Ok, you weren’t afraid of the Japanese but of God himself. Is it?
- Yes of course! I knew with who I was really playing with.
- Who?
- Shaitân!
- Ok, sorry… Shaitân, Satan, the devil?
- Yes, in a way… he is the third strongest of Jinn, the son of Iblis.
Notre conversation devenait-elle beaucoup trop sérieuse au goût d’un observateur extérieur ? Il y avait matière à rigoler avec ces bondieuseries sorties du chapeau. Mais Malissa ne semblait visiblement pas ennuyée par notre dialogue. Elle avait les oreilles grandes ouvertes. J’embrayai pour passer la seconde.
- So, you knew you were playing with Satan and you still chose to go forward?
- And that’s what make me what I am and what they are now! Look around you my friend, all this wealth have price, consequences, and meaning.
Malissa le regardait avec des yeux qui brillaient d’admiration. Soit elle hallucinait sur le potentiel de son imagination, soit il ne m’avait pas raconté de conneries et du coup cela forçait effectivement le respect. Je décidai de rester dans la vague en exagérant une politesse simulée.
- Well, it’s a tremendous success story you’ve been in. My god, I wish I had the same thrilling business background!
- Max, my friend… You know, I’m already 41… You still have a long way!
Soudain je sursautai, un objet vint me percuter l’épaule. Je contemplais placidement le malotru qui s’avérait être un avion miniature reposant sans vie à mes pieds, lorsque Goser se réveilla. Il prit Malissa par la taille et se jeta de l’autre coté du bar en hurlant :
- Run ! It’s a bomb !
Mais moi je savais que ce n’était pas une bombe. Ou alors si c’en était une, elle était toute petite, un pétard tout au plus. Je n’avais pas trop de mérite. C’est que c’était sur moi qu’il s’était empaffé l’avion. Alors leur coup de stress qui sortait de je ne savais où, ils pouvaient se le garder. Notre loge était complètement désertée, mais cela n’avait bien évidemment pas du tout affecté les salles principales.
Je me baissai pour ramasser le petit moustique à moteur. Tout le monde était soit à terre, soit terré derrière les canapés, rasant les murs à la recherche d’un endroit plus sécurisé et plus proche de l’escalier de sortie. Personne ne faisait plus vraiment attention à moi. Je trouvais ça rigolo à quel point je pouvais être dans un état d’esprit différent.
Il y avait un petit paquet attaché minutieusement aux roues de cette imitation de Cessna. C’était tout mignon, cela ressemblait au paquet d’emballage des bouteilles de saké qu’Iro m’avait offert pour Noël. L’assemblage était très compliqué et cela me prit une bonne vingtaine de secondes pour que j’en vienne à bout.
A l’intérieur du colis, il y avait une petite carte en velin gris sur laquelle on avait agréablement calligraphié à l’encre rouge.
- “BOOM! This is a warning for the bunch of Muslim skunks I’ve just spared. You’d better pack your stuff out of this shit hole you’re proud of, and stop selling the Chinese dimebags from the algerian, or the next one is going to be for real!”
C’était signé Tetsuo.
Je trépignais dans mes Clarks en daim à l’idée de l’importance que je venais d’acquérir aux yeux des témoins de cette scène. Etant le seul à avoir gardé son sang froid, j’avais immédiatement revêtu l’apparât du messager de premier choix.
J’informais l’assemblée de toute la fraîcheur de mes déclarations et on but mes paroles. J’aurai pu avoir raconté n’importe quoi et ensuite mangé le papier, personne ne serait venu vérifier la véracité de ma déclaration de guerre.
C’était bel et bien une allégation hautement belliqueuse que je tenais entre mes mains.
Des yakuzas japonais aiguisés comme des rasoirs allemands qui menaçaient une bande de trafiquants de came transgénique. Ça sentait bon le choc imminent. Il allait y avoir de la bisbille au troisième degré.
Goser décida finalement de se lever, lâchant Malissa pour me prendre la lettre des mains. Il s’éloigna en fronçant les sourcils, dans le silence des cendres dissipées par l’affolement.
Il releva la tête en me fixant droit dans les yeux. Tout semblait soudainement devenir irréel. L’euphorie qui m’avait subjugué quelques minutes auparavant laissait la place à un état d’hypnose m’empêchant de bouger et de détourner mon regard du sien.
- There is no independence of law against Islam. Say to yourselves at every decision you make: “How would a prophet decide in my place?" In every decision ask yourselves: "Is this decision compatible with the conscience of the people?" Then you will have a firm iron foundation which, allied with the unity of the holly book and with your recognition of the eternal nature of the will of the prophets, will provide to your own sphere of decision the authority of the Jihad, and this for all time.
- Allah U wakbar!
Scanda l’assemblée qui s’était agglutinée autour de nous. Goser repris avec plus de force :
- My brothers, there is no alternative to victory, and we are going to kick those Akiyama out of Malaysia. Because cultural cross-fertilization isn’t something you can learn, even if you devote all your eagerness to it. You must be born inside of it and obviously they have been isolated from the truth for too long.
- True! Haul the Japs out!
- In the name of Allah, the Beneficent, the Merciful.
- All praise is for Him!
- Verily, we have given you an obvious victory! That God may pardon you your former and later sin, and may fulfill His favor upon you, guide you in a right way, and may God help you with a mighty help…
- O yeah!
- Surely my brothers, I’ll give you a clear victory!
Il avait sorti son baratin sur fond de poussée jungle et continua son discours en malais. Non pas qu’il avait des difficultés à maintenir le niveau, mais parce que premièrement ses plus fidèles amis ne le comprenaient pas entièrement et il sentait bien que l’anglais induisait inévitablement une certaine forme de modération dans ses propos. Une modération qui semblait superflue si l’on considérait la fougue qu’il avait déchaînée avec son petit speech.
Pendant que la bande de français outrée par la situation, prit discrètement la poudre d’escampette, Malissa écoutait avec attention les causeries de son maître à penser. Je restais le seul blanc-bec parmi cette brochette de basanés. Je demandai à ma putain de me traduire ce qu’ils se racontaient.
- O, nothing much…
- Come on! I managed to follow what he said before. Now he is interacting with his friends like crazy and you pretend it’s nothing?
- They are discussing about the consistency of violence against the Akiyama. They argue about their spiritual orientation. There are afraid they’re going to lose the focus toward transcendence.
- What’s that?
- The foundations of Jihad!
- Oh, I see, but I think they should really consider it even more… Because in a way the Akiyama have spared them…
- Right, and that’s the point Dawn asked him to consider.
- Ah, you see! The teacher!
- The teacher? O, He already told you his nickname? So, he said, he doesn’t want the faction to perpetrate predictable and gratuitous physical violence.
- This is a wise thought!
- He also said that we should know them first, and let their peace give our peace. To be true warriors we have to kill our desire, the powerful enemy of the soul…
- Yeah, no one should try to play with the scary character of war.
- As dawn said, it may degenerate into a wild affair in which heroism is replaced with reckless abandonment. What is going to count is only about unleashing vulgar impulses of the animal nature.
- He’s right! It’s a really important matter we cannot have any lack of concern for! It’s a matter of survival!
- I don’t know… maybe you’re right. I feel dizzy now with all this talks everywhere. Could you pass me something to drink?
Je m’exécutais, même si j’avais bien compris qu’elle avait fait ça pour m’éloigner d’elle.
C’est que j’étais comme un chien fou dans ce nouvel univers. Etait-ce vraiment aussi chaud que ça en avait l’air ? Etaient-ils en train de sur jouer ou dramatiser la situation à mon égard ?
Si c’était le cas, c’était réussi. J’avais toujours inconsciemment rêvé d’être au milieu de ce genre d’histoire, où l’on en arrivait à se mettre sur la gueule à grand coup de vendetta organisée.
J’éprouvais de la mélancolie en pensant à mon enfance dans les bacs à sable de la cité. Dans un sens cette pègre me rappelait étrangement mes amis du Pré-fourré. Ils avaient du culot ces types, pour se sentir propre vis-à-vis de leur religion, tout en se faisant des colonnes de fric grâce à la vente de leur dope. Et si ce n’était pas de la mauvaise foi que de s’enflammer en lyrisme vengeur sur le dos des Akiyama. Car ces japonais, ils m’avaient tout l’air d’avoir de l’honneur à revendre pour se faire des plans pareils. Ils auraient pu tous nous faire exploser en millions de petits morceaux de chair et de sang. Et voila qu’ils nous épargnaient comme ça, paf!
Enfin, lorsque le barman aux cheveux transparents me passa un verre de tonic, je me ravisai, qui étais-je pour avoir ce genre de considération ? Avais-je ne serait-ce qu’une seule fois, fait preuve de morale ou d’honneur dans ma vie ? La réponse était peut-être positive, mais qui aurait pu me le dire ?
Si tout ça s’était passé dans le cadre de mon travail chez Uniform, ça aurait fait longtemps qu’il y aurait eu du nettoyage. On prenait moins de gants dans le monde de l’entreprise que celui de la pègre. Il fallait s’y faire, les bonnes valeurs avaient beaucoup changé.
Goser était une bête de spectacle qui avait bien réussi, voilà tout. Pourquoi fallait-il tout le temps que j’aille chercher plus loin ? Et de plus, il n’était pas entouré d’idiots qui le suivaient tel un guru sanguinaire. Dawn, le professeur, avait proposé une attitude pacifiste.
Il s’était assis dans un canapé et regardait dans le vide en se tenant droit comme une statue. Lorsque je m’assis en face de lui, il sembla trouver cela assez évident et attaqua la conversation.
- Don’t misunderstand us mister Monfort. We are not the butchers you think we are.
Comment savait-il mon nom de famille? J’étais encore tombé en face d’un extraterrestre. Il évita de me répondre en restant vaguement mystérieux.
- Hopefully morality is not here tonight, mister Monfort!
- I don’t really know… But you can call me Maxim. Or Max…
- Don’t mix us up with the lost souls you see in the media. Those people are just young, poor, and sad. They’ve been fooled by religion or power.
- You mean the holly warriors in Iraq, or in Gaza?
- I’m talking about the growing mass of free brains. It’s a global phenomenon. Potentially we all can fall in the trap.
- Which trap?
- The seductive character of freedom!
- But freedom is something good! Right?
- No! Freedom is the cradle of nihilism.
Wosh… Je ne m’attendais pas à entendre ce mot sorti à brûle pourpoint, comme ça au milieu de la poudre et des bulles de champagne. J’étais bien parti pour entamer une discussion sur le nihilisme avec un musulman pure souche. J’avais pensé cerner le concept après avoir lu l’intégral de Nietzsche à HEC. Mais je devais admettre qu’au fur et à mesure que je côtoyais d’autre culture. Lorsque le concept était lâché dans l’arène, je n’en menais plus large. Finalement nous y connaissions quoi nous les occidentaux au nihilisme ?
- I… I don’t know… I’m not even sure if I really understand what you’re talking about… You think it’s a new order?
- There is no doubt about it. What you see now is only the beginning. What do you think! Media are going to expose all loved beliefs and sacred truths as symptoms of the defective of your mythos. This collapse of meaning, relevance, and purpose will be the most destructive force ever unleashed within known history. It’ll constitute a final assault on reality and nothing less than the last crisis of humanity.
- Hey… hey… You freak me out!
En fait je n’étais pas du tout flippé pour un dinar. J’avais dis ça mécaniquement. Je comprenais parfaitement de quoi il voulait parler. Enfin je comprenais à ma manière. Ça illustrait complètement mon état mental. Mais je n’avais vraiment pas envi de parler de ça en ce moment. Même si une petite voix au fond de moi me disait « vas y, vas y ! T’as pas tout les jours l’opportunité de discuter avec quelqu’un qui affirme savoir quelque chose sur ce sujet qui te ronge la moelle depuis que tu t’es remis à penser ».
- I… I, I just want to know what gives you this type of insight?
- You “just want”… You should say you really want! You know, I’m not a wise guy, but just a little Indonesian who has been raise with the right concepts at the right time. You can doubt. But I know you don’t.
- Can I say I do?
- Where do you think you’re going?
- Hey… Of course I can’t answer this question. Thousand of years of thinking never managed to enlighten this question. So, what the fuck are you really asking me? Do you really think I have a bloody clue about it?
- Did you ever tried to understand what was the real meaning of the freedom you’re gifted with right now?
- What freedom? I still need to go to work every day and dirt my nose with brown. I even have to spare my time like a lunatic to get a little bit of holydays. I really wonder which freedom you are talking about…
Je jouais au con mais je voyais très bien de quelle liberté il voulait parler. La liberté que je m’étais mise à disposition. La liberté que me procurait cette ribambelle d’armes économiques toutes plus puissantes les unes que les autres.
Depuis que j’étais rentré sur cette voie ferrée qu’était la finance, j’avais effectivement ressenti que le monde était potentiellement à mes pieds. Il suffisait juste que je me réveille de mauvaise humeur pour que je décide de quitter mon job et me mettre à plein temps sur un véritable projet qui plierait le réel vers mes desseins les plus obscurs. Et lorsque j’avais ce genre de pensées, je ne pouvais m’empêcher d’imaginer que d’autre tarés pouvaient avoir les mêmes et qu’ils pouvaient peut être s’y mettre pour de bon.
L’humanité était en sursis, ça ne faisait aucun doute. Je me souvenais étant petit, essayer de me ressaisir face à cette pensée récurrente qui me poussait à attendre. Mais attendre quoi ? Je cherchais dans ma petite tête de mioche, qu’est ce que je pouvais bien attendre. J’avais à peine dix ans et je pensais déjà que le futur se devait d’être foncièrement différent ou alors je me morfondrais dans l’ennui, dans les bras confortable de Dullness. Alors je voulais qu’il y ait des mutants géants et des fées à quarante bras qui viennent ébranler la cour de récré.
Et si finalement ces idées que je tentais d’enfouir en moi, étaient une sorte de clairvoyance de mon inconscient. Et si mon Sur-Moi avait toujours cherché à m’éduquer, à me faire comprendre que derrière ce monde fantastique par lequel la télé essayait de me distraire, se cachait la lucidité des derniers créatifs clairvoyants.
Pour trouver un terrain d’entente avec ce nouveau monde qui me tombait dessus je devais analyser les ateliers qui m’avaient réellement fabriqué
L’inconscient de mon enfance était peut être finalement ce vers quoi mon monde d’adulte allait se plonger. Tout était là. L’ubiquité, le clonage, la radioactivité, le cancer, l’intelligence artificielle, la fin des croyances… ça ressemblait étrangement aux avatars d’une boîte de pandore fraîchement ouverte d’un mythe prométhéen de série japonaise.
Comment pouvait-on encore revendiquer que l’humanité eut déjà à surmonter de telles épreuves dans le passé. Il fallait vraiment faire preuve d’un aveuglant positivisme pour défendre cette idée. Il fallait tout simplement être non-voyant.
Le monde adulte que j’avais à affronter tous les jours, n’avait effectivement pas beaucoup de différences avec l’univers imaginaire que je m’étais créé étant petit. La fée aux milles mains avait effectivement branlé le collège tout entier. Sauf qu’elle s’était bien fait cracher dessus après. Et j’avais rencontré les mutants géants au cours de mes réunions avec les gorilles d’Accenture10.
Me voyant partir vers les labyrinthes de ma conscience, Dawn décida de me faire revenir à sa théorie.
- Don’t make me laugh! That’s what I’m saying, you constantly overcome resistance. You’re white, French, infinitely mobile, and you’re the elite of capitalism. You’re ultimately equipped to harness free market’s networks. Do you really want me to believe the crap you use to reassure blind people in their servitude? How are you measuring your freedom?
- As an individual or as a member of a bigger system?
- It doesn’t really matter. It’s just a matter of scale.
- So tell me how I should measure it.
- By the resistance you have to overcome, by the effort it costs you to stay in the air.
- You mean the effort I need to do to be able to fly by plane.
- Yes, it’s a bit simplistic, but it’s a relevant picture.
- Ok I’ve got your meaning. It could be all the alienating hours I spend lurking on the web to stay updated on what’s going on in the virtual world.
- Yes, also. The trick is to seek the highest type of free man where the greatest resistance is constantly being overcome. Somewhere “au loin de la tyrannie”, really close to the threshold of the danger of servitude.
- You speak French?
- No, no, I just pretend. I met many French people when I was a diving instructor.
Il se retourna vers Malissa.
- What about a « ménage à tlois ? ».
- « Ménage à trrois ? », what’s that? A threesome?
- A freeeesome! Ah, ah, ah!
Ils étaient tordus de rire. J’avais du mal à articuler quoi que ce soit d’intéressant. Ça me coupait toujours l’herbe sous les pieds quand je ne savais pas vraiment quel était le niveau de français de mes interlocuteurs. Il fallait seulement la fermer et attendre comme un con que cela ce passe. Mais Malissa ingénument relança Dawn.
- You see all guys are shocked. Ah, ah, ah! ...Hey speak! Say something! Dis moi quelque chose !
Je rigolais comme un débile tentant de me dépatouiller entre des considérations linguistiques et religieuses. Je me demandais si Malissa était vraiment musulmane. Si elle avait déjà pratiqué ce genre de truc. Mais Dawn me mit une petite tape sur l’épaule. Il était tout sourire et semblait content de lui.
En me tendant un verre de jus de citron, il me raconta son histoire. Il avait fait une petite fortune en montant un site web complètement débile, qui permettait d’avoir une règle sur son écran. Il suffisait de dire quelle était la taille en pouces de votre écran et le programme étalonnait les graduations de l’image affichée dans le système métrique désiré. Au début il avait séduit beaucoup de monde avec l’apparente futilité de son concept. Par la suite, lorsque le phénomène de nouveauté ne suffisait plus à expliquer l’engouement des utilisateurs, il s’était retrouvé avec un bon million de connections journalières. Il fit une étude comportementale et revendit le bébé à Google. Il devint ainsi assez célèbre dans l’Asie du Sud-est pour qu’on l’invite aux principales soirées.
Il rencontra le fameux Goser à Tokyo, alors qu’il assistait à un colloque pour chefs d’entreprises asiatiques. A partir de ce moment, il bossa pour lui en tant que spécialiste de l’information. Je me demandais bien ce que cela pouvait bien impliquer. Mais je commençais à comprendre que c’était sûrement lui qui m’avait repéré et ce bien avant mon arrivée à Kuala lumpur.
Soudainement, je me demandai ce que pouvaient bien faire Richy. Je me ravisai en l’imaginant en train d’essayer de faire venir Sonya à grand coup de broutage de foune. Ou alors était-ce elle, complètement désinhibée, qui essayait de le rendre dingue en le pompant jusqu'à l’aube ?
J’avais toujours pensé que Sonya était devenu lesbienne après son service militaire, parce qu’elle était traumatisée par quelque chose que je ne pouvais pas comprendre. Mais je ne pouvais pas arrêter de penser que si je le voulais, je pouvais la remettre sur le droit chemin. Il aurait juste fallu que je la touche un peu et elle me serrait tombé dans le bras comme une petite fille. Je divaguais.
Dawn s’absenta pour aller rejoindre un groupe de jeunes malais tout excités qui zieutaient de partout. Ils s’échangèrent des poignées de mains et allèrent rejoindre Goser. Le prenant à l’épaule, ils semblaient discuter de quelque chose de très important.
Visiblement Malissa ne s’y intéressait pas beaucoup. Elle me regardait avec tendresse. Comme si elle se disait « Tu dois être complètement largué mon coco ? ». Et c’est vrai que dans un sens j’étais paumé. Qu’est ce que je foutais au milieu de le mafia locale, sans potes, sans repères. Je n’avais aucune idée où était passé Mat, ni même Antoine. Ils semblaient tous être partis depuis longtemps. Je ne savais pas où dormir ce soir et je n’avais aucun numéro de téléphone.
À la fois c’était la routine. Le plan habituel. Je me paumais toujours comme ça, chaque fois que j’allais dans un nouveau pays pour rencontrer du monde.
A la recherche d’un sourire complaisant, je m’approchai de Malissa. Je la pris par la nageoire et je l’embrassais longuement. Elle était complètement à donf. Je n’avais jamais provoqué autant de motivation avec une simple pelle. Elle me mangeait la bouche.
Mais putain, comment se faisait-il que je me sentais encore comme une proie autour de laquelle tournaient de gros requins portant des masques de poissons clowns ?
N’étant plus vraiment très sûr de la situation, je jetai un œil sur Goser. Malissa était-elle une pute, ou bien alors sa copine qui se mouillait le slip à l’idée qu’un mec puisse avoir assez de couilles pour l’emballer juste devant ses yeux.
Ça n’avait pas l’air d’être la deuxième option. Il ne nous consacra qu’un coup d’œil furtif, pas plus intéressé que s’il s’agissait d’un gars bourré venant de faire tomber un verre. Elle me kiffait peut être vraiment…
Il discutait sec avec Dawn. Ils avaient tous deux le crâne rasé sur lequel leurs veines battaient au rythme de la house garage française de fermeture.
Finalement, Goser sembla satisfait alors que Dawn ne paraissait pas avoir décampé de sa position initiale. Il n’y avait pas à chier ce gars avait vraiment la classe en toute circonstance.
Ils passèrent devant nous et nous invitèrent à les rejoindre dehors. On se cassait ailleurs.
La caisse était un peu petite pour tous nous faire entrer dedans. C’était une Proton évidemment, mais pas mal foutue. Malissa s’assit sur mes genoux. Le chauffeur mit un truc qui ressemblait un peu à David Bowie, mais en beaucoup plus minimaliste. Ça parlait d’argent.
- Keep on waiting…
- It’s hard to say…
- I find patience…
- Just pay…
- It doesn’t please me…
- Tu tu !
- O release me…
- Keep on waiting…
Je ne savais pas du tout ce que c’était que ce truc. Cela faisait déjà un bout de temps que je ne comprenais plus ce qu’il de passait sur la scène musicale. De l’extérieur j’avais le sentiment que c’était devenu une sorte de grosse jungle où même les nouveaux courants ne pouvaient plus se faire de place au soleil.
Tout le monde attendait le successeur du hip hop, mais il semblait nous bouder d’un flegme qui nous laissait sans voix. J’avais ressenti cette tendance déjà avec la Dub musique. Les DJs étaient devenus anonymes et c’était le style global du mouvement qui prévalait. Maintenant j’avais le sentiment qu’il n’y avait même plus de style. C’était ennuyeux.
J’avais l’impression que tout était devenu produit, comme si le lien avait finalement été établi entre la musique électronique et les produits de grande consommation. Je ne voyais plus trop la différence entre un yaourt à l’ancienne et un remix d’Indochine. Je devais sûrement être en train de devenir un vieux con lucide qui ne comprenait plus rien à rien. Ou alors avais-je toujours été un de ces néophytes qui pensent avoir toujours tout compris mieux que ceux qui s’y intéressent vraiment. À la fois c’était sûrement la même chose, il fallait que je danse comme une machine pour expier mon impétuosité.
Mais ça m’intriguait quand même cette musique qui me rappelait un peu l’humeur Punk. Je me demandais bien ce qu’ils pouvaient en penser de tout ça.
- Where does it come from?
- What?
- The music we are listening to.
- Germany.
- Where did you get it?
- Josh, the DJ who was playing inside.
- DJ Ekath?
- Yes. He knows Antoine, the friendly guy who introduced us.
- O, yeah, I met him, he is a very good friend of Mat as well.
- Who’s Mat?
- A friend of mine from Tokyo. The guy who introduce me to Antoine.
- Who were the two Bulez with you?
- Richy and Sonya? The Americans? I met them in Stockholm.
- You have American friends?
- Yes! So what?
- No, nothing. I just find out it is kind of hard to build friendship with Americans.
- It could be. But Sonya isn’t really American but …
Je réalisai que j’allais dire à cette bande d’illuminés coraniques que ma copine était juive.
Elle m’avait pourtant bien briefé là dessus. Je ne devais en aucun cas sortir ma salle langue de commère à tout bout de champ dans ce pays. Les malais étaient cools jusqu'à un certain point. Et de toute manière personne n’aimait les touristes israéliens, tous des extrémistes à cran, tous fraîchement sortis de leur service militaire, tous tellement perdus qu’ils étaient prêts à faire n’importe quoi pour s’embrouiller.
Je ravisai en espérant qu’ils ne flaireraient pas d’embrouille.
- … Her parents originally came from Georgia.
- Georgia? Where is Georgia?
- In-between Turkey and Russia.
- So she is Muslim too?
- No, no, she is agnostic!
- And the other guy?
- Richy, he is indeed a pure American from six generations. But he has spent years traveling around the world. Especially in Europe. So I see him as more European than me.
- Ah ah ah! Strange!
- He is a really nice kind of guy. Very open and aware of what’s going on in this world. He opened my eyes on many things.
La voiture traçait entre les banlieues interminables de la ville. Je ne savais plus du tout où nous pouvions bien être.
Mais ce n’était pas grave. Le jour se levait doucement et nous étions sur une colline qui nous donnait une vue magnifique sur le centre de cette ville infernale.
On fumait beaucoup trop de clope dans cette petite caisse. Le chauffeur qui devait bien connaître la route, s’énervait de plus en plus. Goser embraya subitement sur mon passé.
- Maxim! What were you doing in Stockholm?
- Well nothing really interesting for a discussion so late at night. Well, sorry… so early in the morning. Where are we going exactly?
- Home… I don’t think it’s such an uninteresting story.
- What?
- The things you did in Stockholm.
- I went there to study mathematics.
Soudainement l’atmosphère se plomba. Je sentais bien que tout le monde était comme suspendu à mes lèvres.
Goser eut un blanc. Il savait que sa bande attendait de lui qu’il assure. Mais finalement ce fut Dawn qui assura.
- Well, you seem to be the kind of guy who knows about money, right?
A priori je n’étais pas là pour rien. Quoi? Fallait pas se voiler la face, j’aurai été con d’imaginer qu’ils étaient tous sympas avec moi parce que j’avais une bonne gueule. Ils attendaient de moi que je les sorte de leur situation tordue avec les japonais.
Goser avait beau paraître sûr de lui, il sentait que le vent pouvait tourner aussi vite qu’avec son histoire de planteurs de bananes.
- Don’t be scared we have plenty of time to speak about it!
Cela me rassurait à moitié. Ils avaient préparé leur petit plan depuis le début. J’étais complètement tombé dedans en imaginant que je gérais la situation. Etait-ce les bulles de champagne ou les cachets qui m’avaient fait voir la scène comme une inoffensive communion des âmes ?
Nous nous arrêtâmes en face d’une gigantesque palissade en acier. Un petit mec à la gueule défoncée par l’acné vint nous ouvrir. Il semblait complément déchiré, ou fatigué. Moi aussi j’étais vanné, mais le cadre me redonnait un peu d’énergie. Vraisemblablement la propriété dégorgeait la richesse.
Une grosse fontaine en grenouille m’accueillit en giclant son saoul sur le parterre de frangipaniers où perlaient les premiers rayons de soleil. La brise matinale ruisselait sur les arabesques du parement de pierre en assise circulaire.
Globalement, la structure du bâtiment principal ne tolérait aucun interstice. C’était une maçonnerie à joints vifs, taillée dans le bloc, du travail sérieux.
Dans la pelouse fluorescente, il y avait quelques débris informes de météorites et un gigantesque caillou arrondi sur lequel était allongé un groupe de minettes en débardeur.
Un tapis de pierres volcaniques recouvrait l’allée vers la porte principale taillée dans la roche brute. L’aile droite se prolongeait à une bonne cinquantaine de mètres dans un dédale de moellons à peine dégrossis. C’était vraiment joli tout plein. On se serait dis un peu à Bali avec ces sourires un peu partout.
Mais plus j’en voyais et plus j’avais le sentiment que cette villa était une véritable colonie de vacance. Et ce n’était pas juste parce que Dawn me faisait penser à un instituteur.
Il y avait surtout l’age global de tous ces jeunes un peu partout. Cela ne devait pas s’élever au dessus d’une quinzaine d’années. J’avais depuis longtemps pris l’habitude d’ajouter au moins cinq ans de plus à l’age que me donnait mes critères vieillissants de caucasien.
Les trois grandes russes, malgré leur maquillage de grandes dames, ne devaient pas avoir plus de seize ans et ne paraissaient pas être des junkies en manque de speed. Au contraire elles m’avaient tout l’air d’être de gentilles filles sérieuses.
Téléphone Nokia 7610, lunettes de soleil Dolce & Gabbana, baskets Onitsuka, les minettes qui se trimballaient en tortillant de l’arrière, avaient tout des adolescentes converties à l'économie de marché.
Mais la comparaison s'arrêtait là. Goser m’affirmait qu’elles croyaient très fort en Allah, et ce surtout depuis la guerre en Irak.
Réfugiées du Jihad planétaire, puis exilées volontaires en Jordanie pour apprendre le Coran, elles avaient intégré son école coranique par soif d’éducation.
Le rayonnement de sa madrasa, alignée en face de la grande mosquée Salahuddin Abdul Aziz Shah, faisait converger les élites féminines musulmanes de la planète entière ; intellectuelles, ambassadrices, théologiennes et informaticiennes.
La vie était rythmée par les cinq prières et, son enseignement se composait de « tout ce qui définit l'espace et le temps ». Il m’expliquait que le directeur adjoint de l'école mettait en avant le devoir d'adaptation de la pensée musulmane. Dans les programmes, ils avaient inclus les sciences, longtemps ignorées. Les étudiants apprenaient cinq langues : le malais, l'arabe, l'anglais, le turc et le latin.
En quatre ans ils étudiaient trente matières. L'objectif final était que tout le monde puisse ensuite s'inscrire dans n'importe quelle faculté internationale.
Le résultat de cette extension des programmes était que l'instruction des adolescents n'était plus partagée avec l'école publique, mais entièrement prise en charge par leur madrasa.
La vie s'y organisait en conséquence. Entre deux prosternations, les jeunes femmes se retrouvaient pour étudier la physique quantique.
L'internat n'était pas obligatoire mais très fortement conseillé. Six jours sur sept, les discours faisant l’apologie de l’intégrité musulmane modelaient les jeunes auditeurs.
Il y avait même des cours d’athéisme, où elles apprenaient à comprendre la manière de penser des incrédules. Cette matière était très controversée, ayant tendance à pousser les élèves à utiliser les versets ambigus, les Mutashâbih, afin de servir inévitablement leurs propres objectifs et espérances.
Pour Goser cette discipline avait tendance à se transformer petit à petit en apologie du prosélytisme et son avenir au sein de l’école était très incertain.
Il y avait eu déjà beaucoup de changements et il y en aurait encore, m’affirmait-il avec conviction.
Par exemple, si la centaine de filles était maintenant inspectée régulièrement pour s’assurer de leur virginité, il refusait d'y voir une forme de phallocratie. Il invoquait « la tradition, la morale », qui échappaient nécessairement à mon esprit issu de l’Occident hédoniste plein de préjugés. Ce à quoi je lui répondis en rigolant qu’en disant cela il tombait dans les écueils d’une interprétation subjective des Mutashâbih.
Mais pour me faire une démonstration, il appela une petite Yougoslave qui se prénommait Azara. Elle avait dix neuf ans et se mit à m’expliquer qu’elle avait fait le choix de venir, parce que dans les autres écoles, il n'y avait pas assez d'autorité et surtout trop de mauvaise drogue. Lorsqu’elle apprit que j’étais français, elle me fit part du dégoût que lui inspiraient pêle-mêle la consommation de cames capitalistes, l'homosexualité du maire de Paris, l’absurdité de la loi sur le voile et le désintérêt grandissant de la jeunesse occidentale pour les sciences pures.
Ensuite le discours de Goser se durcit légèrement et il m’expliqua que tout cela était la conséquence du triomphe des nationalismes issus de la mauvaise digestion des concepts occidentaux. Pour lui la notion d’état était un gros piége dans lequel s’engouffraient les esprits trop libres. Pour l’éviter jusqu’au bout, il niait toute influence des docteurs de la foi saoudiens ou européens. C’était pour cette raison que le bâtiment de la madrasa n’était pas totalement construit. Ils avaient délibérément laissé ces porcs à la porte. Ils voulaient rester fermé aux influences politiques. Du coup, ils avaient dû travailler avec discrétion et dans des conditions difficiles.
Entre les mondes musulmans et capitalistes, la philosophie de l’école semblait balancer avec la même grâce que ses petites pensionnaires.
L'année dernière, une trentaine de ces nymphes étaient allées étudier au Caire au cours d’un échange ; d'autres en Jordanie, en Libye ou au Yémen. Ils en avaient tiré d’énormes bénéfices en matière de coopération internationale. L’Imam de l’université d’Al-Azhar avait même félicité personnellement cette initiative en la définissant comme « une incontestable affirmation de la prévalence de l’enseignement religieux ».
Au milieu de tout cet entrain, je commençais un peu à tourner de l’œil. Je n’en pouvais plus de vouloir m’allonger dans cette pelouse toute fraîche à l’ombre d’un banian. Mais le maître de maison ne semblait pas partager mon impatience. Il rayonnait de fierté en étalant sa conception de l’éducation musulmane, de sa morale universelle et du bien fondé de l’Islam.
Dans le bureau moderne du directeur, sous le verre de la table, trônaient les plans de leur projet à Amsterdam.
Goser m’expliqua qu’ils avaient travaillé sur ce projet un bon moment avec des amis marocains basés à Amsterdam dans l’anneau du canal Est.
Malheureusement à cause d’implication dans des histoires liées au réseau Hofstad, ils durent laisser tomber leur projet. Les tensions anti-musulmanes étaient omniprésentes au sein d’une population encore traumatisée par l’assassinat du réalisateur.
La municipalité avait refusé le dossier dans lequel ils décrivaient les bénéfices partagés qui en ressortiraient. Ça aurait rajouté de l’eau dans l’acide. Mais ce n’était que parti remise et ils avaient déjà un nouveau projet à Seattle. Leur nouvelle école serait financée par les fonds ouverts par le gouvernement pour promouvoir l’intégration de l’Islam au sein de la culture américaine.
Enfin tout ça c’était la version officielle, le baratin qu’il sortait pour faire propre face aux élèves, à leurs parents et à leurs professeurs.
Goser se ressaisit en constatant mon air méfiant et il m’expliqua les ficelles de leur mécénat.
- I truly think ’’normal men’’ don’t know that everything is possible. If one seriously embraces twentieth century history, one will see the infinity of the event horizon. That’s why; of course this educational venture is just for show! We all went into a critical point when we discovered our business started to be really wealthy. And we had to find a solution to stabilize our assets, from both financial and spiritual aspects.
- You mean this madrasa is a big money laundry. Right?
- And a soul washer! But it’s not big enough… We thought we would have more autonomy, but the Malaysian government is always encroaching on our territory by asking us to play fair.
- Sounds understandable for a government to get interested in education…
- The government is inevitably corrupted! So we even came out with the addition of a new topic to our program, stealth finance! Thus we would have been able to recruit our bankers from within the school. Eventually, it just collapsed, due to a lack of suitable teachers and to recurrent inspections.
- It’s impressive how far you want to go. You guys really want to be connected with the present… within the modernity… in the cradle of human knowledge… where civilization and culture are concurring with each other in a potential state change. It’s so damned true, I have troubles to believe it…
- If you think it’s so true, it just means you’re all fine. You can easily understand what we are doing here.
- Yes, but even if it sounds realistic to me I’ll never try to set up something like this by myself.
- Of course, nobody can do anything like this alone. I’m the one who is describing you everything, but don’t imagine I’m its creator. Don’t forget we’re just small Indonesian people. This is the result of so much work, trust, harmony and convergence from many people who share hope and goal. That’s the reason why it looks so complex. That’s the reason why it sounds so artificially true.
- O yeah… If I wasn’t in front of you to see clearly that your face is not lying, you can admit I could be really suspicious.
- So do you understand what we need from you?
- To tell you the truth, not really… I just wonder why you aren’t just earning an official financial adviser… There are plenty of those kinds of people everywhere. And you could find a Muslim one you could rely on with better trust.
- I see. You want me to reassure you because you’re asking yourself, why I am asking you and not someone else.
- Yes, it’s reasonable… we just met each others today and you already trust me to play with your money? You need to admit it sounds a bit odd.
- Of course I got your point. But you need to consider that before you arrived I had a longer talk than what you could have imagined with your friend, Antoine. And considering the respect he is showing to you, I already know exactly who I am talking to. I know you think that organized crime by its anarchist aspect, transcends not only morality but also the sacrosanct nationalism you guys avoid so much. It means you’re not relying to your nation anymore, because you know it is dead already and it’s not going to help you find any kind of fulfillment. True?
- Damned, it’s so true, you scare me. You should take it easy with me or I’m going to freak out? How do you know this? Is it another interpretation of the Koran that describes how inevitably are incredulous people turning after few generations?
- No, no… It’s just what your friend told me. But you’re right, it’s also written in the Koran. Of course. So?
- So… Yes why not. Let’s see what you really need.
- I need our money to be as versatile as discreet. I can feel something is happening in the highest sphere of investment philosophy. And only few people know about it, because it needs a huge IT background to understand what it is exactly about. It’s Dawn who triggers my interest on it. You know he is a computer wizard too. And secondly there is this story with the Japanese Yakuza. We aren’t afraid of them but they are so easy to pay. Now we need to rely on some Algerian guys in China. But it’s really hard to do business with them because they are closely monitored by many governments. So if we don’t find a quick way to stock up, we’re going to lose the market against the Chinese.
- But aren’t you afraid I will screw you if things turn wrong?
- Maxime, please… We already spoke about it. I don’t know what your real position is. Of course I don’t, and I will never know it for anybody. It’s because I don’t care. What I care about is where you are going!
Sur ces paroles Dawn rejoint la conversation pour nous présenter quelles étaient ses attentes.
- I found out we need a constant cash flow of five millions ringgits per month.
- Wosh… Ten millions Hong Kongs! That’s a lot of money man. You want me to clean all this money without anybody noticing anything?
- No, you just need to invest it for a client.
- Who’s this client?
- A Pakistanis jeweler in Hong Kong. Don’t worry everything should be smooth, you just need…
- No way! Nothing is smooth. I need to do some hacking to do this. Otherwise I cannot see how I could explain the transactions…
- Don’t worry about the hacking, I’ll just do it.
- What? You think you can hack banks! It’s even more protected than a nuclear power plant.
- A nuclear power plant is easy to hack indirectly. It depends on what you want to achieve.
- Ok, I see, you want to play… What about triggering a new Chernobyl?
- I can show it to you right now.
Sur ce il demanda à ce qu’on lui apporte un ordinateur portable. Il m’invita à m’assoire tranquillement dans le gazon avec lui pour contempler la vue que l’on avait sur le nouvel aéroport.
- Isn’t it crazy, the rapidity we are evolving? Few years ago this airport was not even here.
- And I was still in Europe… Freezing my ass!
- So let me show you something. You see this plane approaching for landing. The Cathay Pacific one.
- Yes, it’s a bit far but I can see it.
- Do you know about the great circle and the small circle?
- No…
- Look!
L’avion était en train de descendre tout pépère à plus de 500 mètres d’altitude.
Soudain il appuya avec assurance sur une touche en relevant ses yeux de son écran pour fixer l’engin comme s’il allait lui obéir du regard. Il levait les bras comme si il voulait faire bouger le soleil.
Je fus pris d’une panique viscérale lorsque je réalisai que le 747 se mettait sensiblement à se relever au même rythme alors qu’il n’était plus qu’à quelques dizaines de mètres de la piste. Je n’en croyais pas mes yeux. De si loin, je pouvais voir la carlingue se redresser comme si elle allait repartir en l’air.
Il frappa son clavier de nouveau et l’avion se remis à atterrir normalement.
- What da fuck! How can you do that? You just asked the pilot to do it for you? Did you? Don’t try to make me believe you did it with your computer right here.
- Not really this computer but with this keyboard.
- How can they let this happen! It’s not possible they can be so vulnerable. They are going to investigate about it! How can we be so vulnerable?
- It’s because those giant juggernauts cost a lot to maintain up there. So they never really update the security layer of their GPS11.
- But it’s so fucking dangerous!
- And to answer to your previous request, with this kind of remotely commanded missiles, there is no need to hack the power plant directly. You just smash it into the cooling infrastructure, and you’re fine…
- Well… It’s scary! How many people apart from you can trigger this shit?
- Actually quite a lot. I can tell the forum where I learned this is pretty well browsed, by some gurus way more powerful than my group. After 2000, it uses to be a very hot trick to do for one year. Many people were turning crazy about plotting plans to take full control of a plane without even moving from their home. Nowadays it’s a pretty easy job to do. You can find it with a little bit of Google. But of course now you need to have access to their network, and this is another story. After a kid managed to do it far enough for the pilot to notice the plane was really possessed by something, the security department eventually started to investigate. The kid was pretty slimy and some hackers even give them a hand to clean it up.
- You should give me access to your forum…
- I would teach you how to get there you’ll never be able to remember the way you did it. Forget it. And anyway even the users would check your ass like crazy and they would kick it off right on. They would never trust such a newbie.
- Never mind, you must be right, who knows what will happen if I knew how to do this and I woke up in a bad mood. There are so many airplanes flying around Central…
Allongé dans l’herbe je fixais le ciel en pensant à beaucoup trop de choses pour que cela soit cohérent. Dawn me tira de mes torpeurs en me tendant une clef USB qui contenait la signature SSH12 que je devais utiliser pour relever nos correspondances.
Il était déjà au courant que je devais rentrer sur Singapore avant la nuit. En faisant preuve d’une obligeance remarquable, il m’appela un taxi qu’il paya pour me renvoyer dans le parc d’attraction.
Malissa allait en profiter, ayant « quelque chose »13 à y faire. Si je n’étais pas aussi fatigué, je me serais réjoui de passer ces quelques heures en sa compagnie, mais j’étais plutôt saoulé d’avoir encore à me tenir convenablement.
Elle, elle était resplendissante, comme si rien ne c’était passé et qu’elle venait de finir son petit jus d’orange après avoir passé une nuit romantique. Alors que moi, avec ma tête de spectre qui veut se faire passer pour un bisounours, je ne devais pas en tartiner très large.
Mais cela ne l’effaroucha pas pour un sucre. Elle était de très bonne humeur et avait de l’énergie pour deux.
Goser vint m’embrasser en me promettant que ce jour serait marqué au plus profond de ma mémoire comme le véritable tournant de ma vie. Pris dans l’excitation des cérémonials de salutation, je mis plusieurs secondes à réaliser ce qu’il venait de me dire.
Pris d’un accès de lucidité, j’ouvris la fenêtre de la Proton pour héler Dawn.
- By the way Dawn ! Two investors! Not just one. I need one more for your Algerian guy!
- How come on! Don’t be so coarse!
- Sorry man! See you soon!
Dawn leva la main dans un ultime élan d’amabilité pendant que je quittais l’enceinte de l’école.
Malissa s’était déjà allumée une Salem en fixant l’appuie tête. Elle se tourna vers moi en me demandant si je savais utiliser un cypher14 SSH.
Bien sûr, je savais ce que voulais dire cet acronyme, Secure Shell, je l’avais déjà utilisé pour vider le serveur mail d’Uniform, mais ça n’allait pas plus loin.
Elle m’expliqua alors comment cela marchait. On m’avait ouvert un compte sur un système géré par une compagnie dénommée NNC ; No Name Computing.
Pour me connecter à leur réseau, il fallait que j’utilise un terminal en pointant vers une adresse qui pouvait changer. Je serai averti en avance si c’était le cas. En aucun cas je ne devais imprimer ou même copier où que ce soit les informations auxquelles j’accéderais. Tout ce qu’il y avait sur ce compte devait rester sur le compte. Il ne s’agirait que du strict minimum envoyé au format mail.
Heureusement elle m’épargna de devoir décrypter moi-même un jeu d’instructions minimalistes qui seraient codées sémantiquement et, ensuite de recevoir la solution de manière détournée en allant consulter une page web de lingerie sur victoriasecret.com.
Je n’avais pas de mot de passe pour me connecter, mais juste un identifiant et cette énorme clef de 1024 bits. Tout était déjà configuré, je n’avais plus qu’à apprendre à me servir de PINE15. Malissa rigola en me prévenant que ça n’avait rien avoir avec Outlook.
J’étais abasourdi de constater que cette créature en plus d’être resplendissante, en savait beaucoup plus que moi en matière de sécurité informatique.
Mais après la démonstration de Dawn, à quoi pouvais-je encore bien me rattacher ?
Demain j’allais prendre l’avion pour retourner au travail comme si de rien n’était ou alors allais-je peut-être m’écraser comme un con dans le tas de charbon de la centrale électrique à Lama Island.
J’espérais fermement que ça allait être un Airbus comme ça je pourrais consulter en tout temps où j’étais grâce à l’affichage temps réel du système de positionnement global.
C’était chouettement bien fait leurs nouvelles cartes. Ils en faisaient la pub dans l’avion en disant que bientôt ce serait accessible au sol, depuis les téléphones portables…
Mais putain, les avions avaient des failles de sécurités géantes à cause des budgets de maintenance qui fondaient aux soleils. Et pendant ce temps, des trous de balles d’informaticiens s’amusaient à proposer aux service de communication des aéroports, un nouvel étalage de gadgets marketing tous plus dangereux les uns que les autres. Fallait vraiment qu’ils aient rien à foutre pour leur refiler des trucs pareils.
La technologie était une histoire grossière inventée par des gens qui s’ennuient, dont on laissait l’oisiveté rythmer l’évolution de nos outils quotidiens. Elle filait librement en rencontrant de moins en moins de résistance, comme une bonne mécanique de guerre bien huilée, une machine silencieuse et rapide…
Ce missile sifflant au dessus de nos têtes insouciantes nous était-il devenu trop familier pour que l’on n’ose le remettre en question ?
Notes
1. Codification des règles de vie et de la loi religieuse musulmane.
2. Al-Fâtiha est la première sourate (chapitre) du Coran et fut l’une des premières portions révélées au prophète par l’ange Gabriel. Le Coran entier fut révélé entre 610 et 632 après J.C.
3. In World War II, the French soldiers were pretty good at hiding from the German soldiers with all their camouflage they evidently looked like frogs.
4. 1 part vodka, 1 part tequila, 1 part rum, 1 part gin, 1 part triple sec, 1 1/2 parts sweet and sour mix, 1 splash Coca-Cola®
5. Public sex, usually outdoors, that sometimes involves the voyeurs joining in.
6. Antianxiety - Antiemetic - Antipsychotic
7. Narcotic analgesics. It is a pain reliever.
8. An antihistamine. It blocks the effects of the naturally occurring chemical histamine in your body.
9. Japan's Extraordinary Speculative Boom of the '80's and the Dramatic Bust of the '90's.
10. Number one in Management Consulting, Technology and Outsourcing.
11. Global Positioning System, a worldwide radio-navigation system formed from a constellation of 24 satellites and their ground stations. It uses these "man-made stars" as reference points to calculate positions accurate to a matter of centimeters.
12. Secure Shell est un protocole mis au point en 1995 par le Finlandais Tatu Ylönen. Il permet à un client (un utilisateur ou bien même une machine) d'ouvrir une session interactive sur une machine distante (serveur) afin d'envoyer des commandes ou des fichiers de manière sécurisée.
13. Elle avait dit ça en français.
14. une clé, un chiffre.
15. Program for Internet News & Email - is an old tool for reading, sending, and managing electronic messages, originally conceived in 1989 as a simple, easy-to-use mailer for administrative staff at the University of Washington in Seattle.
