V
From WikiDusk
Memorizes
”The last ideology, Capitalism, is no more than a skin-disease of the Very Late Neolithic. It's a desiring-machine running on empty. I'm hoping to see it deliquesce in my lifetime, like one of Dali's mindscapes. And I want to have somewhere to "go" when the shit comes down.”
-- Hakim Bey (Temporary Autonomous Zone, Permanent Autonomous Zone)
Dans tout ça je n’avais toujours pas réussi à me vider de cette énergie qui me faisait gonfler les couilles à un tel point qu’elles devenaient plus grosses que ma bite au repos. Iro partageait les mêmes symptômes. Il avait beau se branler quatre fois par jours, il m’avouait avoir des pulsions incontrôlables qui lui donnaient envie de me faire le cul.
Avec les deux autres japonais d’Uniform, ils avaient fait circuler une pétition pour qu’on laisse entrer quelques putes pour les pauvres comme nous qui ne pouvaient se permettre de faire venir leurs femmes de l’extérieur. Il n’eut pas de mal à convaincre notre CEO. Bien qu’étant une femme, elle comprenait pleinement que l’on puisse perdre un temps monstrueux en fantasmes et autres élaborations d’escapades salvatrices. Sous la pression des japonais, elle décida de faire venir quelques putes avec l’assentiment indemnisé de l’organisme de gestion de la Skyline.
Lorsqu’Iro vint m’annoncer la bonne nouvelle, j’eu une gaule instantanée. Mes nuits devinrent suintantes. Je rêvais que Vicky était faite de chair et que je pouvais la consommer selon mon bon vouloir. Elle était attachée sur un lit, éclairée par un néon, son visage prenait tour à tour les traits des femmes qui m’avaient accueillies en elles.
Je me réveillais systématiquement avec ce dur besoin de me tordre le sexe contre le mur pour faire redescendre mes ardeurs.
Finalement la nuit tant attendue arriva plus rapidement que prévu. Iro décida de célébrer l’occasion en allant s’en payer un bout. S’étant affiché comme chef de file de ce mouvement de libération des testicules moyens, il avait obtenu une réputation d’entrepreneur dynamique. Jouissant ainsi de nouveaux avantages, il pouvait par exemple aller dîner dans des restaurants plus classes.
Il m’invita à manger un hamburger au Ruby Steak House. Ils y ventaient les mérites thérapeutiques de la viande texane.
- Tu vas voil, avec tout ce sang tu vas gagner 3 centimètles !
- Mouais, j’sais pas si j’ai réellement besoin de bander plus. Je me suis déjà branlé 2 fois aujourd’hui et j’suis pas encore sûr de pouvoir me contrôler…
Une pression démesurée me comprimait le dard. L’enfermement avait rendu mon corps complètement dingue et pour couronner le tout je ne pouvais gâcher cette baise à 5.000 US financée par Uniform. C’était abusé. Au final avec tant d’argent Iro aurait pu faire venir sa femme. Je n’osais lui faire remarquer, c’était trop gros pour notre amitié.
Après s’être pété le bide au ketchup, on devait rejoindre Nobuyuki, le taré qui avait Enola Gay en boucle dans son casque.
Il nous attendait au check point du quatrième avec cet air naturellement high du mec à l’Est.
Iro lui tomba dessus à l’occidentale.
- Hey Nobu! Wasssup?
- Hi !
Moi aussi je voulais être cool avec lui, en lui mettant des coups d’électrochoc.
- Hi Nobu! Ready for the shag?
- What?
- The bitches, man! Are you ready to rock?
- O! Yes! I like plostitutes, apalt the money… But the last one paid me to leave…
- Ha ha ha! So I see you came with your MP3?
- Haï, I love to listen to buln baby buln when I play sex.
Le boxon improvisé se trouvait au septième. Lorsque la porte de l’ascenseur s’entrouvrit, j’avais à peine commencé à expliquer l’importance symbolique de ce nombre que les deux nippons se jetaient dans les bras des gardiens qui attendaient là. Ils n’en avaient vraiment rien à foutre de mes salades.
Visiblement, sous leurs masques à gaz, ces gardiens maigrelets semblaient un peu gênés. Ils avaient été briefés sur le but de notre visite. Après s’être fait déshabiller comme des concentrationés, ils nous firent une prise de sang.
Parqués dans un petit salon aménagé avec des fauteuils masseurs, on devait attendre les résultats de leur VD analysis en choisissant nos putes avec une petite télécommande. On eu droit a une vidéo-propagande d’une société chinoise ; Lifetech Nanotech. Elle ventait les mérites de leur méthode de dépistage quasiment instantané. Couplée à une base de donnée ultraperformante, elle permettait de créer des communautés sexuelles sécurisées.
C’était trop, depuis longtemps je ne cherchais plus à comprendre ce qu’il se passait. J’avais bien encore une voix au fond de moi qui me criait que c’était du nazisme, mais je n’arrivais plus à l’écouter. Je renonçais. Comment aurais-je pu encore utiliser ce terme 60 ans après. Depuis cette époque que je n’avais pas connue, tout avait changé. Il y avait eu Vicky, le social était devenu une affaire de micro gestion de l’architecture capitaliste et je n’étais plus sûr du tout d’être dans la même réalité. C’était certes horrible, mais j’en avais marre de voir du nazisme partout. Ce mot avait finit par remplacer la notion de mal en religion1. C’était devenu un cliché.
Au pied levé des rideaux, nous contemplâmes un imposant podium de moquette rouge derrière la vitre fumé qui nous faisait face. Sur toute la longueur de l’allée, de petits spots traçaient un couloir de lumière feutrée. Nous étions une petite dizaine de mâles hébétés fixant cette mise en scène avec des yeux de loups. Lorsque les premiers beats tranchants de R&B emplirent la loge, la bande de chinois qui nous avait rejoints se mit à lancer des haros d’excitation.
La première créature qui apparu fit exulter la meute en une sorte de simulacre éjaculatoire. Le calme de la petite minette qui évoluait gracieusement dans son bocal me laissait penser qu’elle ne devait rien entendre de nos liesses. En string noir, fière et campée sur ses deux jambes un peu courtes, elle se tenait les cheveux pour nous laisser admirer son buste parfait. Canaille, elle se retournait tout en gardant le contact visuel. J’avais l’impression qu’elle me regardait. Je lorgnais à droite à gauche pour constater que j’étais effectivement le seul à la regarder avec autant de désir. Mes collègues asiatiques semblaient plutôt occupés à faire de l’humour gras.
Se penchant en avant pour nous donner un clair aperçu de sa souplesse, la pute laissa entrevoir un tatouage vert et rouge qui trônait sur son farouche postérieur. Avec une telle énergie et un sourire aussi inébranlable, elle était manifestement thaïlandaise.
La fixant avec frénésie, j’imaginais que je pouvais posséder cette femme qui me faisait triquer roide. Il suffisait que j’appuie sur le bouton de ma télécommande pour que je me répande sur le champ. Je ne pouvais plus attendre et, étant le seul blanc du groupe je m’en foutais royalement de me faire remarquer.
Je décidai d’en finir le plus rapidement avec toute cette fièvre. Au moment même où je cliquai sur le bouton unique de ma zapette, la porte de sortie s’entrouvrit et une petite chinoise joufflue me fit signe de la suivre. Sous son masque, elle avait l’air souriante, mais pas très bavarde. Elle me guida jusque dans un petit box aménagé dans une salle qui avait dû servir de bureau. Je me jetai dans le cuire rose et neuf du pouf géant en forme de haricot recourbé.
Mon accompagnatrice m’alluma une grosse Marlboro en m’apportant un Lagavulin. J’étais au poil. J’en avais presque oublié la raison de ma visite quand elle arriva enrobée dans un peignoir de satin. Mes globes tiraient sur leurs nerfs optiques, essayant tout et n’importe quoi pour parvenir à faire un tour sur cette douce splendeur. Bien que capable de faire un show aguicheur toute en énergie, elle semblait aussi maîtriser le calme et la volupté. Une vraie pro. J’étais apaisé.
- Dii-chan chêu Jéjée.
- Salut… Moi c’est Maxiiime…
Je n’avais pas eu le temps de répondre, qu’elle s’était déjà emparée de ma queue qu’elle branlait avec assurance.
- So… You are thaï?
- Chaaaiii.
Sa prononciation était si douce, mélangeant lascivité et hardiesse. Autant Angel m’insupportait quand elle parlait en thaï, autant cette Jéjé me rendait amoureux en disant oui. Transporté par la mélodie de sa voix, je brûlais qu’elle me suce. Mais elle me répondit qu’elle ne le faisait qu’à son boy friend. C’était bizarre une pute qui voulait bien embrasser mais pas sucer.
Dépité, je la retournai pour lui manger la chatte. Ses fesses parfaites me faisaient face et je pouvais ainsi contempler son tatouage. Un dragon virevoltant qui s’agrippait sur sa hanche droite et qui finissait tout fumant sur sa fesse gauche. La précision du dessin était à couper le souffle. Habitué aux tatouages bon marchés, je ne savais pas que l’on pouvait atteindre un tel degré de netteté et d’éclat des couleurs.
Lorsque Jéjé remarqua que je fixais son chef-d’oeuvre, elle me regarda avec une fierté qui en disait long.
- My goodness! I’ve never seen something so beautiful. It’s so nice! Such a perfect drawing on such a distinguished bum!
- Sweet talks…
- No, really I mean it! But I’m sure I’m not the first one who tells you this.
Si ça avait été le cas, ça aurait été un terrible gâchis. Une telle pièce ne pouvait rester méconnu. Je la pénétrais en douceur toute en fixant la créature. Le reptile soufflait.
Voyant que je ne lâchais pas l’affaire, elle me demanda si j’aimais les dragons.
- Not necessarily… well… I mean… But… you know… in my culture, dragons aren’t very niiiiiiices…
Sur ces mots, je me retirai d’elle et jouis abondamment sur le lézard barbu.
M’écroulant en reposant mon menton dans ce mélange de foutre et de pigments, Jéjé prit ses affaires et disparu comme une ombre.
À quelques mètres de moi, j’entendais le son caractéristique d’Iro violentant une dame qui avait la voix bien rauque. J’en concluais qu’il devait être en train de l’enculer. Campé en face de leur nid d’amour, je décidai de l’attendre en fumant des clopes. Et je m’endormis.
Iro me réveilla. Il affichait un sourire satisfait.
- Wow, good fuck! Mais je suis pas sûl que ce soit vlaiment une femme… Elle ne voulait pas que je l’encule. C’est bizalle. Elle semblait tenil absolument à ce que je la plenne pal devant. Mais c’était bizalle, ça lessemblait à une solte de vide. Comme le chantiel d’une toul en constluction. C’est poul ça que l’ai plise par le cul, je voulais pas mettle ma bite là-dedans.
- Ben c’était peut-être un trans. Enfin tu devrais reconnaître maintenant…
- Mmh, peut-être… Malissa…
- Quoi ?
- Malissa, elle s’appelle Malissa, c’est…
- Elle est où là ?
- J’sais pas, là-bas, p’tet…
Je ne lui laissai pas le temps de finir sa phrase et je courus comme un taré pour la rattraper, en priant qu’elle ne soit pas déjà trop loin. Iro m’hurla qu’il l’avait quittée 10 minutes plus tôt. Elle devait encore être à l’étage.
J’arrivai au couloir qui menait au présentoir à putes. Deux gardes désabusés me barraient le passage. Je leur demandai poliment s’ils avaient vu les filles. Une grande Malaise au visage parfait. Ils rigolèrent et me pointèrent une direction. Je fis mine de vouloir y aller, mais le petit gars me barrait le passage, me faisant la mine du chinois buté qui ne veut pas avoir d’emmerde. Je fis semblant de reculer mon pied droit en me balançant sur la gauche. Puis, en utilisant le basculement du poids de mon corps, je levai ma jambe droite de façon à faire pivoter mon pied gauche. Ma jambe partit bien parallèle au sol et mon tibia vint se fracasser à pleine puissance contre le masque du garde. Il s’écroula net. Son pote me regarda comme si j’étais un tigre enragé et s’enfuit en courant.
C’était la première fois que je sortais un high kick sur un néophyte aussi petit et qui de surcroît ne s’y attendait pas. J’espérais ne pas l’avoir tué.
J’arrivai dans la salle que ma victime venait juste de m’indiquer.
- Maxime! Sweetie! Where have you been, I knew I could find you here!
C’était elle, splendide comme un tag new-yorkais. Elle m’embrassait avec chaleur. Elle sentait un peu la merde. Jéjé me regardait avec bienfaisance. La sueur dégoulinait de mon front. Je m’approchai de son oreille.
- Fucking hell! I need to get out of this nightmare. Where the fuck have you been guys? Where is Goser? How come I have no more contact?
- Shhht… don’t worry Dawn will make you out of here. Just visit Absolut website. You’ll understand. Take care.
Sur ces dernières paroles une bande de miliciens un peu plus perspicaces prit possession des lieux. Ils me regardaient haineusement. L’un d’eux s’approcha de moi pour me mettre un coup de matraque dans les abdos. Je parai le coup, mais son pote me chopa au taser. Je m’écroulai, incapable de comprendre ce qui m’arrivait. Il m’attacha aussitôt avec des menottes.
Je passai la nuit attaché sur une chaise dans une salle glauque qui puait la clope. Soudain ma CEO arriva accompagnée de deux gros gorilles, des types du Sichuan. Elle était gênée. Elle ne comprenait pas du tout ce qui c’était passé. Je lui expliquai que j’étais tombé amoureux d’une des filles et que je voulais absolument prendre son adresse. Alors j’avais un peu perdu les pédales et j’avais étalé ce garde avec mes rudiments de boxe thaï. Elle était complètement hilare. Elle se moquait de moi. J’étais l’homme le plus ridicule qu’elle n’avait jamais rencontré. Mais elle ne pourrait pas m’empêcher de me farcir un rendez-vous avec le psychanalyste. Déjà qu’elle avait versé une indemnisation monstrueuse pour calmer le gardien qui était encore sous le choc.
Deux heures plus tard, je découvris ce qu’ils appelaient le psychanalyste. Un asiatique non identifiable, tout névrosé, qui parlait anglais comme une mitraillette. Il me fit ouvertement comprendre qu’il ne voulait pas avoir affaire avec des fantômes blancs. Alors il m’envoya chier en me prescrivant un médicament. Le responsable de la sécurité qui m’avait accompagné me fit comprendre que je devais les prendre sinon j’aurais des ennuis. D’ailleurs un agent allait rester dans nos bureaux pour s’assurer que j’étais sous l’effet de la drogue.
Je me réveillai avec la tête toute légère. J’étais heureux. J’avais vu Malissa et finalement, je n’avais pas eu tant de problème que ça. Une espèce d’irréalité flottait dans l’air. J’avais l’impression d’être dans un rêve ultra précis où tout était amical. Je me rendis en avance au bureau et envoyai une dizaine d’emails avant qu’Iro n’arrive.
To Mat: Coool!
To Sonya: wow you should try the stuff they prescribed to me. This stuff is so strong I never experienced so much happiness.
To Daniel: Forget the European link... my local host is way way faster! http://www.westkowloon.com.hk/
To Coralie: Tu vas mieux? Ou bien? Réponds moi? Dis moi? Donnes moi ton numéro de téléphone.
To Michelle: I’m doing it on my spare time after work (even a bit during ;) ); with a group of people under the orders of a weird Australian/Croatian guy from big wave bay. I say “weird” because he must be whether very rich or having a very strong plan to approach this kind of project by himself… Maybe he has both?
To Kin: We want your stuffs! korn@gdc-tech.com
To Robert: As usual we need a rough approximation. We did our own, it’s something around 12.000.
Une heure plus tard je recevais une réponse de Sonya.
To Maxime: Drugs are Bad!
C’était marrant. Mais étrangement je ne me souvenais plus pourquoi elle me répondait ça. Je relus le mail que je lui avais envoyé et soudain je fus saisi d’effroi. Pourquoi lui avais-je écrit en anglais ? On avait toujours entretenu un échange d’emails en pur français, c’était pour ça qu’elle m’aimait bien. Je lui permettais de parfaire son français. Insidieusement je comprenais le sens de sa réponse. Elle n’avait jamais écrit de mail aussi court. D’habitude elle s’épandait en une prose explicite qui déboulonnait mon argumentation à coup de références linguistiques et géopolitiques. Si j’avais rigolé, c’était qu’au fond cela titillait une petite partie anesthésiée de ma conscience. Vicky m’avait appris à toujours comprendre pourquoi on riait. Si les effets de cette drogue me plaisaient, ils m’étaient néfastes. Je devais nécessairement revenir un peu en arrière. En fixant la fenêtre murée de mon bureau je me souvins nettement, le site d’Absolut ! Il fallait que j’aille sur absolut.com.
Absolut legal. Are you of legal drinking age? YES NO. Go take a piss, enjoy, take the lift and go G3 then enter the blue tunnel. Use the fifth ladder. See ya!
Iro s’échinait à rentrer son code d’accès sur la porte principale. Rien à faire. Je pris la clef des chiottes, tapai mon motif sur le numpad. Un déclic se fit entendre. Au moment même où la porte s’entrouvrit la lumière bascula sur l’éclairage d’alerte. Des sirènes d’incendie raisonnaient dans tout l’étage.
Repent thru spending !
Les hauts parleurs hurlaient des trucs complètement déments.
Bring as many friends as you can!
Je tirai Iro par le bras et couru vers l’ascenseur.
Bottomless drink!
J’appuyai sur G3 et en un rien de temps nous filions vers le sous sol. À chaque étage une ambiance sonore différente semblait vouloir s’échapper de son univers.
- Mais putain qu’est ce que c’est que ce boldel ?
- On s’évade man !
- Comment tu as fais pour avoil le dloit de descendle au sous-sol ?
- J’en sais rien mais ça marche. Rassure moi, j’suis pas en train de rêver ?
- Ben j’en sais lien…
- C’est qu’avec ces médocs, j’ai l’impression d’être passé dans une…
L’ascenseur s’arrêta brutalement. On était tous les deux complètement paniqué. Les hauts parleurs crachaient du Frank Sinatra.
…Bye bye baby, remember you're my baby.
When they give you the eye…
Normalement ces machines ne faisaient jamais ce genre de caprices. Dawn s’était sûrement déjà fait repérer par les systèmes de protection de la tour. Nous devions vite déguerpir de là.
…Although I know that you care, won't you write and declare…
Iro réagit au quart de tour et me demanda de le prendre sur mes épaules pour déboîter le faux plafond en inox qui protégeait la trappe de sécurité. Cette saleté était rivetée à la charpente. Mais Iro ne se laissa pas abattre. Il sortit son Leatheman(1) ; celui avec lequel il m’avait cassé les couilles pendant une semaine parce que c’était censé coûter plus de mille dollars et que lui il l’avait eu gratis en s’inscrivant à un club de bricolage sur le net. Je me souvenais clairement qu’il m’avait matraqué pour me convaincre que ce genre de couteau suisse avait sauvé la vie de plus d’un branleur de notre espèce. Lorsque la plaque céda sous la pression de sa pince coupante, il me lança un rapide clin d’œil et se hissa à l’intérieur de la trappe. Il me tendit le bras pour m’aider à monter. À l’intérieur c’était tout noir. Des bruits suspects s’échappaient des étages supérieurs en virevoltant au dessus de nos têtes.
…That though on the loose, you are still on the square.
I'll be gloomy…
Iro alluma son porte-clef Maglite pour constater que la où les câbles de l’ascenseur coulissaient, il y avait visiblement assez d’espace pour descendre sous la cage. Il prit sa lampe entre les dents et se glissa entre les deux filins de 30 centimètres de tour. Au bout d’une ou deux minutes dans le noir il m’invita à le rejoindre. C’était facile, il suffisait de se coller le dos à l’un des câbles en poussant sur les jambes pour ne pas glisser. Si le système de sécurité repérait que nous n’étions plus à l’intérieur, on était dans la merde.
Au moment où Iro m’hurla de me magner le cul, je sentis le tronc dans mon dos me tirer vers le bas. L’élévateur descendait. Je tombais à la renverse et me retrouvai sur Iro qui s’était accroché de toutes ses forces au câble qui remontait. Il pédalait frénétiquement sur le mur en me criant de le lâcher et de faire comme lui ou alors il allait me mordre.
La cage d’ascenseur nous passa devant en nous frôlant de quelques centimètres. J’essayais tant bien que mal de suivre son rythme, mais mes forces s’enfuyaient par le bout de mes doigts. Je n’avais pas le même passé d’escaladeur que cette petite boule de muscle. J’étais tout cotonneux, mon cœur battait à fond, je sentais la mort s’approcher en douceur.
Iro me ramena à la vie en me mordant.
L’ascenseur s’était arrêté 2 mètres en dessous de nous. Lorsque je réalisai qu’il était réellement en train de vouloir m’enlever une bouchée de chair de l’épaule, je lâchai prise de douleur et tombai de tout mon poids sur la carlingue de l’ascenseur.
- Mais t’es vraiment qu’un flançais de melde ! Ils vous applennent quoi dans vos écoles d’anémiques ? T’as failli nous buter tout les deux !
- Pardon… je suis désolé j’ai vraiment fait ce que j’ai pu…
- Mais pourquoi tu m’as aglippé comme ça ? T’as si peul de mouril ?
- Ben au final j’ai bien fait ? Non…
- Non… Bon… Allez… Rentle là-dedans.
Il pointait la trappe du doigt. Nous rentrâmes dans l’ascenseur qui s’était arrêté au moins 3. Iro reprit son couteau et força la porte en faisant levier avec sa scie en titane. Le système d’ouverture céda et déclencha la séquence d’ouverture automatique. Sinatra continuait de couler dans cet ancien parking transformé en entrepôt chimique.
...but send that rainbow to me, then my shadows will fly…
Les alignements de Toyota Avalon et de classes C avaient été remplacés par des cuves d’oxygène et des citernes à azote.
Je cherchais tant bien que mal une piste, quelque chose à comprendre dans les paroles de Frank.
- Alors on fait quoi maintenant ? On est bien avancé avec tes connelies, tu nous as callément mis dans la melde…
- On prend le tuyau bleu et la cinquième échelle. Oh ! Tu as vu ça, là ?
- Je sais pas ce qui te plend, mais en ce moment tu fais n’impolte quoi ! Comment on va…
- Regarde le lapin blanc là-bas.
- Où ça ? Oh ? C’est pas un lapin blanc…
- Ben si ça ressemble à un... un lapin en plastique… euh... un lapin avec pleins de pattes.
- C’est pas un lapin ! C’est un putain de dlone !
Le monstre avançait vers nous à vive allure. J’étais complètement hypnotisé, incapable de penser à quoi que ce soit d’autre qu’à ma fascination pour la technologie.
…I know that I'll be smiling with my baby, by and by…
Iro s’était déjà cassé en courant et se dirigeait vers les gros conduits d’aération. Il hurlait comme un débile en manquant de se prendre les pieds dans les faisceaux de tuyaux qui jonchaient le sol. Le lapin s’arrêta net, tourna la tête vers lui et lança une sorte de crépitement électrique ; un jappement de four micro-onde qui fit fondre la gaine plastique du tuyau dans lequel Iro s’était enchevêtré. Un geyser de gaz sous pression plongea l’automate dans ses retranchements analytiques. Pour couronner le tout, Iro beuglait des injures en japonais. Les moteurs du drone devenaient complètement fous.
Je profitai de la confusion de son système d’asservissement en lui bazardant un saut en plastique dans les senseurs. Lorsque l’objet non identifié pénétra ce qui semblait être son périmètre de sécurité, il se liquéfia instantanément. Je ne bougeais plus, paralysé par l’effroi que m’inspirait la mort par frottement moléculaire. Ce que j’avais pris pour un lapin ressemblait plutôt à une saloperie de scorpion.
…Bye, bye baby, so long!
Mais Iro n’avait pas dit son dernier haïku. Le drone eu à peine le temps de crisser qu’il se retrouva avec un forcené sur le capot. Armé d’une lance à gaz d’une main et de son Leatheman de l’autre, il lui irritait les caméras tout en le surinant de coup de scie dans les circuits. Après quelques secondes de ce traitement, l’impudente machine s’affaissa en un tas de spasmes grotesques. Je me précipitai à la rescousse en me munissant d’un plot en fonte. Dans mon excitation je frappai Iro sur la tête. Le pauvre était tellement frigorifié qu’aucune goutte de sang ne sorti de l’entaille que je lui avais fait sur le front. À moitié assommé, il me regarda avec pitié puis s’éloigna les bras ballant de la scène du crime.
J’avais honte et ma tête bourdonnait…
…The blue tunnel. Il y avait effectivement trois grosses bouches de ventilation de couleurs qui tournaient à plein régime. Si le site web disait vrai, il fallait que je prenne la bleue. Au moment où je la fixai ses pales dessinèrent un autre motif, comme si elles tournaient en sens inverse. Je ne les lâchai pas du regard. Elles ralentissaient.
Iro soufflait de la vapeur. Il était complètement groggy. Je le pris par les bras pour le remettre debout.
Les hachoirs neutralisés, Iro me passa sa Maglite.
- Vas y…Kof, kof… j’en peux plus moi de me plendle des tlucs dans la gueule.
- Ok, ok... J’y vais.
- そうー、行けーおまえ…
- Comment ?
- Kof, kof… non lien…
- Mouais… Oh ? Tiens les lampes s’allument toutes seules ?
Au même moment, Iro me sauta dessus comme un fou allié. Il m’assurait qu’il venait de voir trois drones arriver par l’ascenseur de service. J’étais de nouveau tétanisé par la peur. Iro avait déjà commencé à grimper à une échelle qui semblait monter indéfiniment.
Je fixais le système de ventilation en espérant de tout mon être qu’il se remette en route.
Lorsque je vis apparaître les devantures hargneuses des octopodes, le rotor se remit à bouger. D’abord lentement mais assez fort pour effrayer les droïdes dépités.
- Hey! Man! T’inquiètes ! Ils peuvent plus passer… Comment c’est là haut ?
En faisant dos aux drones, je comptais les échelles alignées à la paroi cylindrique du soupirail. Iro avait prit la première échelle.
- Hey! Man! T’es sur que c’est par là ? C’était écrit la cinquième échelle !
- Putain ! Fais chier avec tes connelies de cloyant ! Laz le bol ! Ici il fait chaud, je m’en fous !
Je devais lui faire confiance pour une fois. Il s’y connaissait mieux que moi en matière de sens de lecture.
Après une dizaine de mètres de grimpette, l’air commençait à devenir sérieusement lourd dans ce conduit métallique. Ça me pesait sur le métabolisme cette humidité de sauna suédois. Iro, au contraire, était tout pétulant, il se sentait décongeler. Il escaladait aussi vite que moi en poussant des soufflements d’euphorie.
- Sukoi ! Kof… Kof… L’air ! Le soleil ! Maxime ! J’y crois pas ! C’est hallucinant !
- Ouais, ouais… moi ça me casse les couilles le soleil…
- Hé, y a un mec qui nous attend dehors ? C’est pas ton pote algérien ?
Ali nous attendait dans un Hiace tout pourri. Il fumait ses tiges et ne semblait pas si surpris que ça de nous voir. Il passa une sèche à Iro en lui tapant sur l’épaule. Le pauvre partit dans une quinte de toux qui en disait long. Perdu au milieu d’un gigantesque terrain vague, je contemplais le monstre de métal qui nous avait emprisonné ses 5 derniers mois. La Skyline Tower était un colosse de 200 mètres de haut. Une bite dressée qui lorgnait déjà sur la dépouille immobilière de l’ancien aéroport.
À travers ses lunettes de soleil, l’algérien nous toisait comme si nous revenions de colonie de vacances.
- Ben alors les gars vous en avez mis du temps ? C’est toi Iro ?
- Kof, kof…
- Ouais c’est lui, mais putain, si on te raconte ce qui nous est arrivé tu ne vas pas nous croire…
- Ça fait longtemps que je ne crois plus ce tu nous racontes. Heureusement que Dawn est là, sinon on se serait fait défoncer par les japs. Enfin… On en reparlera… Tiens ! C’est lui…
- Qui ca? Dawn ? Allo ? Dawn ?
- Hey Max! Good to ear you! So? Still alive?
- Oh my funky god! It was so close!
- Mothel fuckel! Kof! Putains d’individualistes!
- But, what the fuck was in your minds? Why didn’t you guys staid inside the lift? I was waiting for the security check loop to cool down…
- Hey… No worries. You did everything all right! Thanks!
- Yeah, yeah but you triggered the scorpions. I saw it from the CCTV… You guys are fucking maniacs! Hey Iro, good job, this stuff was designed for crowd control in Nicaragua!
- Kof… Cheers… Kof kof…
- I can’t talk for too long. They have a telecom tracer around this site; if they locate you, they might send the flying ones. Ah, ah! I already explained everything to Ali, but… You go to Lo Wu! I’m going to add your names in their database to let you go out of HK. Then you’ll be able to chill in China and escape to your towns. All right?
- Euh… Ok… Well… thanks!
- You’re welcome! Iro, dude, what’s your birth date?
- Kof… May 18th… 1974…
- Ok guys! Take care!
Plongé dans les lettres de Custine, mon train filant vers l’immensité sibérienne, je me sentais seul et perdu dans le 21ème siècle. Vicky me manquait terriblement. Elle m’avait conseillé cette lecture alors que je la saoulais avec la Sibérie. Arriverait-elle encore à garder son emprise sur moi grâce à un livre ?
Il y avait bien ces deux russes louches pour me rassurer, mais ils étaient concentrés sur leurs biographies de Staline. Après notre petite escapade en Chine, ça avait plutôt tendance à m’hérisser le poil. D’où venait cette fascination maladive qu’avaient les russes pour le passé ?
Depuis l’Europe, je n’avais éprouvé autant de solitude. Esseulé dans ce train qui filait vers Irkoutsk, je comptais les gens qui passaient devant mon compartiment. Avait-on si bien fait de vouloir se casser de la Skyline Tower ?
Je devais avouer qu’on s’était bien marré jusqu’à ce qu’on arrive à Pékin. Le passage de la frontière entre Hong Kong et la Chine avait été une partie de rigolade. Notre euphorie nous avait aidé à nous faire des amis dans des situations qui me paraissaient maintenant bien périlleuses. Je bénissais la politesse du désespoir.
Nous avions tenté le tout pour le tout, en oubliant que les activités puériles sont les seules permises en Chine. Alors notre odyssée avait vite tourné court.
Sous un tel ordre, la vie réelle était trop sérieuse pour admettre la situation désespérée dans laquelle nous nous étions engouffrés. Maintenant je réalisais que seule la bouffonnerie pouvait subsister en présence d’une si périlleuse réalité.
Converser c’était conspirer, penser c’était se révolter. Par ce que nous représentions, nous étions des virus dans leur système immunitaire. C’était si facile de nous démasquer. On avait juste changé d’échelle.
Malgré leur prétention à vouloir nous ressembler, les chinois restaient encore incultes. Mais cela leur laissait le champ libre. Ils pouvaient à leur guise se comporter comme des atomes, sautant brutalement d’état en état. Ne sachant pas ce qu’il se passe entre les deux, on en venait à les considérer comme des consciences quantiques.
Ce qui nous tenait, c’était de les voir à ce point accaparés par le désir de singer les comportements venant du capitalisme et de ses nations renégates soumises à la logique de Von Neumann. Ils se moquaient tellement de ce qu’ils copiaient que ça transpirait dans la rue. Nous nous y faufilions en prétendant être des leurs. Histoire de passer le moins de temps possible à Pékin et de prendre rapidement un train vers la Russie.
Malheureusement, les Hans faisaient encore des saints de leurs héros et en s’efforçant de mettre les cruautés de l’histoire à l’abri de leur foi pour le parti, ils confondaient les terribles vertus de leurs maîtres avec la généreuse puissance de leurs patrons.
Inévitablement, ils se transformaient en agents zélés prêts à dénoncer tout comportement suspect. Les pires heures de la tyrannie humaine étaient encore à venir.
Iro répétait que les exemples chinois étaient fort peu admirables. Loués par l’alchimie des prêtres grecs et par leur sacro-saint Yi King 2, ils se posaient en modèles de prudence, mais n’atteignaient jamais le rang de martyrs ni de la bonne foi, ni de la générosité. Jamais ils ne faisaient preuve d’assez de discernement, tel qu’en se sacrifiant pour le bien de la communauté. La seule forme de recyclage qu’ils pratiquaient était de réutiliser leurs héros pour nourrir l’égoïsme aveugle de la termitière. Peu importait leur style, ce qui comptait c’était d’être plus avare que son prochain. Le communisme avait été une façade pour cacher leur véritable visage. Maintenant que le monde avait loué la renaissance économique de leur système, ils se démasquaient au grand jour en affichant leur goût pour l’amassement.
De l’haleine de poisson, à la thésaurisation des ressources industrielles, il n’y avait qu’un pas qu’ils avaient franchi en toute insouciance.
Jeunes et vieux, tous revêtaient le costard. Les élégants l’avaient soyeux et amidonné, les vieux et les négligents l’avaient terne et taché.
L’expression de leurs yeux était curieuse ; c’était le regard fallacieux des peuples d’Asie. Iro tentait de me faire une démonstration en me jetant un regard de travers. Lorsqu’à mon tour je m’y essayais, il partait dans un fou rire soutenu.
C’était ce genre de blague banale qui nous avait valu de nous faire remarquer par cette petite marchande. Elle tenait une petite échoppe au coin de la rue qui faisait l’angle avec le parking de notre hôtel. Iro était tombé sous le charme de ses formes généreuses.
Il avait remarqué qu’elle nous jetait des lorgnades de curieuse. Après tout ce temps passé enfermé dans la tour, il avait le coup de foudre facile. Il ne lui fallut pas longtemps pour qu’il se décide à aller lui parler avec son rudiment de mandarin.
La chevrette avait joué le jeu jusqu’au bout. Mais je me demande encore si ce n’est pas elle qui nous a dénoncés. Je pouvais la comprendre ; Iro avait avoué lui avoir fait passer un sale quart d’heure. Il avait rarement baisé avec des chinoises. Il trouvait leurs simagrées trop fausses et trop molles. Alors lorsqu’il pouvait s’y mettre vraiment, il se délectait de pouvoir faire leur éducation. Il aimait les attacher par surprise avec tout ce qui lui tombait sous la main ; chaussettes, ceinture, cordons. Il pouvait ainsi y aller graduellement, sans qu’elles ne puissent protester. Ensuite il les bâillonnait avec son slip roulé en boule pour pouvoir les outrager en silence.
Etrangement il y en avait qui en redemandaient. Au Japon peut-être. Mais cette fois si, ce n’était sûrement pas le cas…
Je ne pus m’empêcher de le lui reprocher. Il aurait dû attendre q’un moment plus adéquat se présente.
Je n’avais rien contre ses agissements tout droit sortis de son atavisme torturé par les hentais. Il se dépatouillait comme il le pouvait avec son héritage. Mais je n’avais pas aimé sa façon de nous mettre tout les deux dans la merde pour une histoire de cul.
La porte du compartiment s’entrouvrît et je vis débarquer un grand black chauve accompagné d’une espèce de walkyrie de six pieds de haut ; une anglaise pure tchatche si j’en croyais la rythmique de son accent britannique.
- …sake, you have the unpleasing habit to forget drug is a tedious trap. It seems nearly everyone I know ends up either in prison or dead! Enough of this, right, as if I haven’t heard this words before? Oh well, I hope people use drugs and find out where they will take them, its your path and your choice and nobody should be able to restrain this. In fact some of the cleverest people I know use them, but unfortunately, it is all for the egocentric or hedonistic reasons. Let me just hope people don’t do what they do best with drugs and all other things in life, overindulge them… Because human nature let us not forget.
- You are describing a Christian behavior.
- No, it’s a Human thing!
- Mais tu as des effets si différents avec toutes les drogues que l’on ne peut tenir un discours aussi dirigé. On fait trop souvent l’amalgame entre elles. Alors qu’elles ont toutes leurs spécificités. Comment peut on mettre dans le même panier d’un côté l’alcool et la coke qui ont tous les deux des effets dévastateurs sur le cerveau, avec vieillissement prématuré du cerveau, et de l’autre, le haschich, qui se fixe sur les récepteurs du plaisir et qui augmente la perception sensorielle ? Ou encore les opiacés, qui se fixent sur les récepteurs de la douleur, évitant ainsi de ne plus ressentir quoi que ce soit de désagréable. Et puis les champignons et le LSD, qui ont de loin l’effet le plus étrange sur le cerveau, c’est comme si ils en inversaient l’équilibre chimique. C’est comme s’ils dépolarisaient l’esprit dans un mode désaxé. Certaines drogues peuvent avoir un effet énorme sur nos perceptions métaphysiques. Ce n’est pas pour rien que le Peyotl était une drogue utilisée par les sorciers. Eux seules savaient la prescrire dans les bonnes proportions, tel des psychanalystes modernes, ils savaient faire corps avec les problèmes de leurs patients et réinventer leurs modèles pour s’adapter à chaque cas. Le Shaman comme le sorcier, puise profondément en toi pour t’amener à la guérison. Au lieu d’aller chercher dans l’industrie de masse, ils cherchent une solution sur mesure au fond du matériel vivant. Là où le gène n’a plus rien à faire de nos petites questions existentielles quotidiennes. Sa puissance irradie l’esprit et ouvre de nouveaux champs de perception au malade, qui retrouve de lui-même le chemin vers l’équilibre. En traversant ce chemin vers la vie, il y a moyen d’atteindre des états de plénitude contrôlée extrêmement kiffants. By the way, have you ever made love on White Widow?
- I… don’t think so…
- It’s great! Tu ressens l’autre de manière discrétisée. Comme si l’information qui montait à ton cerveau était numérique et qu’il y avait une sorte de perte de la bande passante qui réduisait le flux, mais tout en gardant autant de puissance de traitement. Tu as le temps de savourer chaque morceau de jouissance qui arrive par bribe. La sensation devient plus étalée dans le temps et cela te permet d’analyser le plaisir. Tu n’es plus en avance ou en retard par rapport à lui. Tu as le temps de te synchroniser parfaitement et tu peux ainsi faire monter la pression de l’étreinte à un niveau complètement délirant. Tu sens que c’est le seul moyen de faire revenir le flot d’information de manière assez continue pour pouvoir provoquer le Nirvana.
- The more you speak, the more I feel like French was designed for whores so that they could communicate during oral sex.
- Gasp…
- Come on! Don’t be so French!
Le black piqua un phare, jeta un coup d’œil autour de nous et entama une histoire pour se rattraper.
- Il était une fois un roi et ses ministres. Le roi était persuadé que les sujets masculins de son royaume avaient une grande indépendance d'esprit alors que ses ministres lui affirmaient que c'est bobonne qui gère. Pour en avoir le coeur net, le roi décida alors de réunir ses sujets. Il leur demanda de se séparer en deux groupes. À gauche ceux qui obéissent aux injonctions de Madame et à droite, les autres. Deux groupes se formèrent effectivement mais dans celui de droite, il ne se trouva qu'un seul sujet. Sa majesté se dirigea vers ce dernier, tout fier d'avoir trouvé quelqu'un de valable et lui demanda pourquoi il s'était mis ici. Il répondit « Ma femme m'a demandé de ne jamais suivre les mouvements de foule ».
- It’s so sweet !
Après quelques minutes d’espionnage, je compris qu’il était venu en Asie pour d’obscures raisons. Comme la plupart, il avait vu de la lumière mais, selon ses mots, il avait rapidement compris que le caractère cohésif des asiates lui permettrait de ne pas être assimilé par leur mode de pensée. En évitant de parler les langues locales, il se postait à l’extérieur de leur monde. Reposant ainsi en territoire neutre, par-delà la morale du nouveau troupeau mondiale.
Moi non plus, je n’avais pas appris les langues des pays dans lesquels j’avais vécu. Mais j’avais toujours mis ça sur le compte de ma paresse. Je n’avais jamais imaginé que quelqu’un puisse le faire consciemment et en tirer quelque chose. Quelle mauvaise fois !
Je repensais à la vision guerrière de la linguistique que m’avait exposé Ali à Shenzhen. Entre deux inventions de fou, il m’avait ouvert l’esprit à une multitude d’interrogations capitales qui remettaient en questions les valeurs sociales les plus fondamentales. Ces deux personnages partageaient beaucoup d’idées. Je devais avouer qu’ils me foutaient grave les boules. Dawn, à côté, avec ses idées religieuses affinées et logiques, semblait extrêmement sain et équilibré. Il sortait tout droit de l’enfer de la magouille internationale, mais il avait malgré tout réussi à me séduire, ce tout en me démontrant qu’il pouvait écraser un avion dans une centrale nucléaire en restant tranquillement assis dans la pelouse.
Le phénomène commun chez tous ces types était cette dérive progressive qui les poussait inéluctablement à trouver des solutions purement intellectuelles à leurs problèmes. Dans leurs démarches extrêmes, ils allaient beaucoup trop loin. Ils évoluaient telles des machines de guerre froide, des monstres à l’état pur, n’ayant plus rien d’humain. Des hommes si concernés par leurs propres intérêts, que la destruction psychologique des autres leur était devenue une nécessité.
Il y avait toujours ce mot qui ne cessait de me venir à l’esprit ; nazi.
Je ne pouvais m’enlever de l’esprit qu’ils auraient sûrement été des nazis convaincus s’ils étaient nés une cinquantaine d’années plus tôt. Ils auraient sûrement succombé au caractère révolutionnaire que cette doctrine avait su revêtir à l’époque, pour séduire les feux follets d’un monde en plein bouleversement métaphysique.
Mes récentes rencontres semblaient venir d’une autre époque. Au loin dans le passé, tels des loups, ils contemplaient les faiblesses du présent avec un recul cynique.
J’allais me resservir un peu d’eau chaude et lorsque je revins, ils n’avaient toujours pas lâché l’affaire.
- …mais la quatrième guerre mondiale a commencé depuis longtemps. Le fait même d’en douter trahit immédiatement le camp dans lequel tu es. C’est tellement évident que de penser un seul instant que cela n’est pas vrai est une véritable insulte pour tous ces enfants qui meurent à chaque instant.
- O sweet heart! It has been like this since the dawn of time.
- Non, ça n’a pas toujours été comme ça. Maintenant avec les moyens dont dispose l’humanité, nous ne pouvons plus nous voiler la face. Les consciences se doivent d’évoluer et de passer un cap qui nécessite un peu d’effort. La volonté de puissance ne s’applique pas aux bourreaux mais aux victimes. Elles se doivent de lever la tête et d’agir avec un véritable sentiment de perfection.
- Here you come again with your elitism?
- We ain’t perfect... Mais j’en viens à plus condamner les familles palestiniennes qui envoient leurs entrailles au suicide, que les responsables désignés...
- Of course! It’s all about this old European fantasy that tends to represent this conflict as a dog fight. Holocaust versus colony, a very deployed exo-toxic3 issue.
- Clair ! Si c’est évident qu’Israël est un tyran, la réponse palestinienne est une telle perte d’énergie. Une telle pub pour le suicide de masse, tout ça encouragé par toutes les caméras d’la planète. Les effets d’une telle folie sont désastreux. Ils alimentent les pulsions fascistes qui sommeillent en chacun de nous. Tout ça aboutit à l’anti-mondialisation et à ses multiples avatars. Il serait tellement plus efficace de se moquer avec flegme de son adversaire. Le monde entier est prêt à recevoir quelqu’un qui répondrait à toute cette violence avec un peu d’esprit et de classe. We need to fight the enemy, intellectual laziness. It’s the only thing fundamentally bad. It’s urgent!
- Fundamentally… What do you want to do about it? Ask kids to pass some exams and if, according to your standard, one is diagnosed as “too lazy for the king”, you’ll just send them to special holiday camps? Is that it?
- The world became too dangerous to lead a carefree life, to believe problems come from people who think too much, to feel like there is a scapegoat to sacrifice to release the evil from humanity. The fourth world war is not about money, territories or power, it is about public awareness. So there is indeed a tremendous selection process at work. First culturally then genetically speaking. As I already said, it’s a matter of urgency.
- But how can you be so sure you’re not one of those people you condemn? Did you ever suffer enough to know what you’ll do if you were in their situation?
- C’est grâce à toi ma chère. Si je n’avais pas cette tête de « misère du monde », serais-tu avec moi ?
- I’m not with you because of the reason you try to put forward, maybe it’s just because you’re rich enough to make me travel wherever I want to go?
- Non, tu es avec moi parce que tu n’as jamais réussi à sentir quoi que ce soit trembler en moi. Et ça, ça te rassure énormément...
J’avais mis du temps à en être sûr, mais finalement je comprenais sa tactique. Bien sûr qu’il me parlait. Il avait compris que je ne perdais pas une miette de ce qu’ils se disaient et que mon silence prouvait que j’acquiesçais. Sans même que j’ouvre la bouche, ils anéantissaient systématiquement les idées qui bouillonnaient dans mon esprit couvert. Ils devaient pressentir que j’étais français.
J’avais déjà ressenti cette volonté d’imposer à des inconnus mes critiques du monorail intellectuel hexagonale. Alors pour une fois que j’en étais victime, je me résignais à écouter sans moufter.
Mais la vérité était que les grandes lignes de leur conversation ne me choquaient pas plus que ça. Après cette ligue de musulmans extraordinaires, qu’aurait-on bien pu me raconter pour me prendre à rebrousse poil ? J’étais plutôt tétanisé par la situation. Il fallait être suicidaire pour la ramener lorsqu’une anglaise s’accordait avec un francophone.
Je décidai d’aller méditer les effets néfastes de cette quatrième guerre mondiale en flânant dans le wagon restaurant.
Les odeurs de pâte feuilletée et de viandes flambées me tirèrent d’une léthargie olfactive qui avait trop duré. Je réalisais petit à petit à quel point j’avais complètement oublié ce qu’était la cuisine. Je me souvenais que j’aimais penser que c’était peut être la seule chose qui valait vraiment le coup. Et surtout que mon entourage aimait ma cuisine.
Mes différents appartements européens avaient toujours été envahis de gourmets qui venaient squatter ma table. Humer le fumet qui s’échappait de mon four à chaleur tournante. J'aimais penser à la quantité de nourriture que j'avais pu accommoder dans ce four Moulinex. Etait-ce le rêve des fours à la sortie des chaînes d'assemblage? Celui-ci avait-il aspiré à une vie prodigieuse? Ou bien est-ce moi qui ai permis à ce cube de tôle blanche d'exprimer ce qu'il, pouvait rêver de meilleur en quittant sa manufacture? En tout cas, lorsque je remarquais à quel point les parois étaient sales, je ne pouvais qu’immanquablement me dire que c’était le signe d’une activité exemplaire.
Mon secret résidait dans une cuisine essentiellement à base d’alcool et de pâte feuilletée. Cela ne pouvait jamais rater. Quel que soit ce que je tentais de cuisiner, c’était une réussite indiscutable. J’avais toujours la majorité de mon côté.
On aurait pu me demander de réanimer un Big Mac, je m’en serais sorti à merveille. J’aurais fait revenir le steak haché avec une pointe de cognac ; réchauffer les frites et le pain au four avec un bol plein d’eau, d’herbes de Provence et de sel. J’aurais jeté les cornichons aigre doux à la poubelle pour les remplacer par de typiques cornichons au vinaigre. Et bien sûr j’aurais remplacé le fromage par une fine tranche d’emmental. Mon four aurait pu en accueillir une demi douzaine, comblant ainsi l’estomac de quatre personnes. Non pas que je n’aimais pas les hamburgers, bien au contraire, mais ceux que chiaient les chaînes McDonald étaient vraiment nazes. Le genre de bouffe qu’on refile aux cochons en élevage industriel.
Immanquablement j’effectuais ce genre de tour de magie pour apaiser la faim de mes hôtes. Jamais je n’avais failli à cette louable tâche. Alors, lorsqu’on me demandait quel était mon secret, je ne pouvais m’empêcher de me dire que c’était si simple, que cela ne pouvait en être un. Il s’agissait juste de mettre le prix dans les bons ingrédients. Je me confrontais de front à l’incompréhension des néophytes.
En revenant au présent, je réalisais que j’étais en face de grosses patates fourrées aux fraises des bois. Elles étaient toutes fumantes. Une serveuse me fit signe d’aller m’asseoir.
Moins d’une minute plus tard, elle me les apporta accompagné d’une salade de maquereaux, d’un verre de Djemete noir et d'un sourire splendide.
- Vous goûterez bien à notre soupe? Elle est au sterlet, à la lotte et aux laitances. Je vous recommande aussi de goûter notre pâté de silure. Vous sembler avoir un noble estomac, s’enquit la serveuse
- Certes, je ne suis pas de ceux qui composent ce qu’ils vont engloutir le lendemain.
- Plus d’un grand personnage sacrifierait la moitié de ses biens pour posséder cet estomac, fit elle en me reversant un verre de Djemete.
Ce repas délicieux me transporta dans un monde léger, loin de toute cette merde pleine de saturation, de thune malodorante, de conspiration alambiquée et de virus fumeux ; loin de cet univers sorti de l’imagination sclérosée d’une patriarchie bouclant sur ses propres paranoïas staliniennes. Ce gâchis d’énergie, qui aurait dû servir à paver de roses le chemin d’une muse, me faisait chialer.
Mais soudain je pensais à Iro. Le pauvre, il devait à on tour passer un sale quart d’heure. Ces salauds de chinois étaient devenus vraiment cons avec leur haine anti-nippone. Il avait pris la mauvaise file, ou devais-je dire la mauvaise fille.
On aurait dû rester ensemble. Si j’avais été avec lui lorsqu’ils ont découvert qu’il était japonais, j’aurais sûrement eu une chance d’embrouiller ces robots de surveillance chinois. Ils étaient faciles à entortiller, il fallait juste savoir se faire passer pour un taré qui les ferait plus chier qu’autre chose. Mais je le voyais déjà ce petit bonhomme, tout suant dans ses santiags, sans savoir s’énerver assez pour leur faire vraiment peur. Il avait dû la jouer cool, alors que ces bâtards étaient en mode ultra agressif. Je l’imaginais encerclé par ce barnum de bureaucratie et d’agents scrupuleux, écrasé par le nombre, houspillé comme une petite fourmi dans la mauvaise termitière. Il devait avoir fondu sur place.
Ce que j’avais compris de cette histoire, c’était que lorsque la Chine avait commencé à faire preuve de mauvaise fois au sujet de son degré de contamination au SARS II, les japonais avaient rajouté une bonne dose d’huile. Ils n’avaient pas digéré que les chinois aient refusé leur siège au conseil de sécurité de l’ONU. Alors cette histoire d’épidémie cachée, ça les arrangeait bien au final. Ils avaient pu la jouer « ben vous voyez, on vous l’avait dit que cette bande de paysans ne jouait pas carte sur table ! Ils en ont rien à foutre de votre gueule, ils arrivent déjà pas à s’occuper de leur propre pays, c’est pas pour qu’ils aient un avis à donner sur la diplomatie internationale ».
La réaction chinoise avait été à la mesure du pique lancé. Iro avait vu le truc arriver gros comme un missile. Je ne voulais pas y croire, ayant encore souvent tendance à considérer les relations entre les pays asiatiques comme un modèle de pacifisme. Je ne pouvais imaginer la moitié de la population mondiale se moudre la race à coup de rayons tachyons. C’était tout simplement suicidaire. Ça allait complètement à l’encontre de la logique de conservation de l’espèce.
Mais il fallait s’y faire. Je me souvenais de ce que Coralie avait écrit sur moi dans un travail pratique sur les conséquences de la guerre :
« …Maxime aimait à dire que les blessures de la deuxième guerre mondiale étaient outrageusement ouvertes aux yeux des enfants. Il était évident que les tensions laissées à la fin de cette noire période n’avaient pas été éloignées. Bien au contraire elles avaient été transformées en fantasmes grotesques dans l’imagination collective. Travaillants à la racine les consciences de l’humanité toute entière, elles étaient prêtent à resurgir à chaque instant. Rien ne pouvait le réconforter, il se prenait d’envies subites de pleurer lorsqu’il faisait face à ce qu’il considérait comme d’infâmes évidences…»
A l’époque la férocité dont mes collègues faisaient preuve envers leurs concurrents anglais me donnait chaque jour de quoi alimenter mes cauchemars. Comment aurais-je pu supporter seul cette horrible prise de conscience ; sûrement pas en passant mes soirées dans mon appartement du 100 rue la Boetie. D’inévitables tergiversions anti-sionistes m’y attendaient. Je ne cherchais pas à aller à leur encontre. Je me posais en tant qu’impassible auditeur. De temps à autre, je lançais dans l’arène les idées défendues par l’un de mes collègues. Elles se faisaient immanquablement dévorées par l’appétit féroce des bêtes fauves. J’y forgeais mon avis de manière inconsciente. Je me rangeais du même coté que les copines ; ça me faisait terriblement peur.
Ma mémoire était intacte. Je me souvenais de cette vie antérieure comme si je l’avais vraiment vécue.
Coralie aimait me prouver que je cherchais interminablement à trouver un terrain d’entente avec le monde. Parce que je me sentais souvent être le seul sur cette terre à penser, j’en déduisais que j’étais plus intelligent que la masse. Elle avait raison, je devais tenter de réprimer le plus possible cette idée. Elle m’avait appris à me méfier de la suffisance comme de la peste. À cela je ne pouvais qu’immanquablement me répondre que je devais être très perspicace pour arriver ainsi me méfier de moi-même. J’amorçais un écho intellectuel qui, à coup sûr, m’entraînait vers un larsen dévorant, obnubilant mes capacités cérébrales en l’espace de quelques minutes. Coralie me tirait de cet état en en concluant que j’étais vraiment con.
Elle me disait aussi que je devais essayer de mieux me faire comprendre. Cela passait forcement par mieux comprendre les autres en se mettant au même niveau. Ma toute nouvelle appréhension viscérale pour l’autosatisfaction reprenait inévitablement le dessus. Je me mettais à imaginer que je ne devais pas être le seul à me percevoir dans cet état. J’entrevoyais alors le vice de ma démarche. Qu’une majorité de gens crée la normalité ne pouvait être qu’une idée fausse. Imaginer que j’étais une exception à la norme alors que je ne cessais de remarquer que mon entourage n’est que diversité. Il ne pouvait pas y avoir de norme. Etait-ce un terrible malentendu qu’on aurait tenté de m’inculquer. Je me demandais bien à quelles fins. Pire, je me mettais à me demander si ce n’était pas une forme de surdimensionnement de mon ego. Je déplorais alors qu’un si bon sentiment puisse aboutir à de telles conclusions. En outre cela ne m’éclairait pas plus sur la méthode à suivre pour mieux être compris. Peut-être que c’était justement en pensant comme cela que je commençais à raisonner plus normalement. J’espérais que cela pourrait m’aider à éviter les déserts d’incompréhension que je traversais quotidiennement.
C’était à cet âge que mon père ne regardait plus que des lasers disques d’opéra. On ne s’était jamais réellement parlé. Ça ressemblait à une de ces histoires à deux balles où l’on cherchait à tout comprendre et où l’on résumait la dimension psychologique en parlant d’incompréhension. Il y avait une immense pudeur qui nous séparait. Je me surprenais souvent à avoir peur que mon père soit une vraie merde. J’en crevais de trouille à l’idée que je n’avais encore pas dépassé cette phobie. Je pensais être le seul trouduc à ne pas avoir réussi à regarder son arbre généalogique en face. Je me sentais incapable de le prendre au cou en lui gueulant dessus. D’où venait cette si fracassante séparation entre la génération de mes parents et celle de leurs parents ? Je ne comprenais pas. Etait-ce une tendance inévitable de l’évolution sociale que de couper court abruptement avec ses ancêtres ? Que pouvait-il bien arriver pour qu’il y ait un divorce si net ? Les motifs de caducité n’étaient pas encore enclenchés conformément entre les deux mondes. Il y avait schisme narratif. Une disruption récurrente dans les patterns de l’histoire.
C’était peut être ça l’origine de ce Maxime animal qui prenait toujours les bonnes décisions, mais qui me foutait grave les boules.
C’était hallucinant. Je n’arrivais pas à imaginer que je puisse avoir pensé cela un jour. C’était comme si je me souvenais d’une autre personne. Comme si je contemplais une mue. Je voyais les dessins laissés par mon ancienne personnalité, mais je ne pouvais plus les ressentir. J’avais le sentiment d’observer un caractère colonial, blindé de préjugés et d’incompréhension. Ça me faisait le même effet que lorsque j’avais cherché à comprendre Iro. J’avais d’abord eu l’impression de le cerner parce qu’il avait un comportement assez prévisible dans les grandes lignes. Mais il m’arrivait parfois de ne rien comprendre à sa logique. Je réalisais que je ne pouvais établir son profil psychologique sans tomber dans la grossièreté. Plus je le connaissais, moins j’étais capable d’en parler.
Ça me faisait vraiment bizarre d’éprouver les mêmes sensations à mon égard.
A force d’aller pêcher dans mon passé, je prenais pleinement conscience que le diable se cachait dans les détails.
Je flânais un peu dans le couloir du wagon en fumant quelques cigarettes, histoire de voir qui est-ce qui utilisait ce légendaire transsibérien. Etait-ce seulement des écrivains comploteurs ou des riches duchesses en mal d’aventure. Non, en fait, c’était pareil qu’ailleurs ; une population hétérogène, composée de noirs qui jouent au bridge, de russes qui écoutent de la techno lettone, de gros en sueur sous leurs fourrures, d’enfants qui jouent à la GameBoy, de mongols aux mains moites, de nabots aux regards espiègles, de contrôleurs patibulaires, de jolies filles au sourire aguicheur, de vieux qui glandent et de militaires qui fument de la durban.
Lorsque je retournai dans mon compartiment, il me sembla qu’il y avait du grabuge dans l’air. La plantureuse anglaise fronçait les sourcils. Le grand chauve avait dû la saouler à l’assommer de français avec un tel débit.
- Quand tu commences à ne plus m’écouter c’est que tu as faim.
- Exactly I’m staaarving! For God sake, I’m 5 weeks pregnant!
- Ok, ok… Tu as besoin de vrai argent ?
- Oui, ça serait bien. Là où je vais j’ai peur que cela ne me serve pas à grand-chose d’avoir tes crédits volubiles.
- Volatiles ? Volage et frivole. De l’argent qui papillonne…Tu sais ça serait bien si tu pouvais mettre en place une cellule là où tu vas. D’ailleurs serait-ce indiscret de savoir où tu vas ?
- I don’t think you should know.
- Wow, tu caches quelque chose? Un truc réellement important que je ne dois pas savoir !
- Exactly.
- Je suis impressionné. Je savais pas que t’étais assez méchante pour faire ce genre de choses. Tu commences à dépasser Vicky en perfidie.
- Holly mother of god! Of course, I’ve always been the craftiest!
- Why are you always trying to be right?
- Just because.
- Bien… Alors changeons de sujet… Sais-tu parler Russe?
- наилучшим образом дальше!
A ce moment les deux moujiks se retournèrent l’air ébahi. Ils fixèrent la jolie blonde comme s’ils s’estimaient chanceux de ne pas avoir décroché un mot du voyage. Elle entrouvrit sa fourrure pour s’aérer la poitrine, puis elle se munit de son meilleur accent russe.
- I go Palana, comrade!
- Où est ce que ça peut bien être?
- Far far away north.
- Que vas tu faire dans ce trou givré à alcooliques?
- I rave to meet a comrade, comrade!
- Quelqu’un que je connais?
- No, you don’t know rer. rim, rer…Well…
- Comment s’appelle-elle? Si ce n’est pas indiscret…
- Malissa.
En entendant ce nom, je ne pouvais m’empêcher de la dévisager comme si je cherchais à me souvenir où avais-je pu l’avoir déjà rencontrée. Elle me laissa une chance de rattraper mon indiscrétion en se couchant sur son compagnon avec désinvolture. Il lui répondit par un regard embrasé et ils se levèrent en faisant abstraction de nous.
Une demi heure plus tard, elle revint un peu décoiffée, les pommettes rouges. Fringante, encore transportée par la volupté, elle décida de fermer les yeux en souriant. Le renoi paraissait plus relax qu’auparavant. Ça lui avait un peu fermé le clapet.
Il me fixa pendant quelques instants. Assez longtemps pour que je ne puisse penser que c’était un accident. Il baissa le front comme pour me faire sentir qu’il me jugeait tout en se soumettant à mon humeur ; une sorte de regard de chat sorti d’un roman de Boulgakov.
Si ce mec n’était pas le diable incarné, je me coupais les couilles au hachoir.
Il me tendit sa carte de visite à bout de bras.
« No_Name_Computing Das EUCH Incorporated ssh://NNC Operation Marshall ». Merde, l’organisme qui hébergeait le compte que j’utilisais pour communiquer avec Dawn. J’avais vaguement cherché à en savoir plus à leur sujet sur rense.com. Ils décrivaient cette organisation comme une sorte de complot globalisé, qui oeuvrait entre autre, à s’accaparer la sous-traitance du calcul informatique. Ils travaillaient uniquement avec des entreprises discrètes, qui voulaient cacher leurs besoins. L’opération Marshall se présenta :
- Je commande une organisation secrète qui vient d’atteindre sa taille critique. Nos agissements sont surveillés par les gouvernements.
- Oui, j’ai entendu parler de vous sur le web.
- C’est ce que je dis, on commence à déborder de partout. Mais c’est plus très grave… Et toi qu’est ce que tu fous ici ? Toi aussi t’es en cavale ?
- Comment tu sais ? Je veux rejoindre Moscou pour rentrer en Europe.
- Comme c’est orignal…Qu’est ce que tu veux aller foutre là-bas ? T’es pas au courant ?
- De quoi ?
- Ben c’est quasiment la guerre civile. J’espère que tu as du backup pour couvrir ton ptit cul de blanc.
- Putain ? La guerre civile ? Qu’est ce que c’est encore que ces conneries ?
- Ben ça a commencé par des grèves, comme d’hab’. Mais ça a vite dégénéré lorsque une minorité de grévistes c’est avérée être une organisation militaire anti-démocratique. Soit disant que ça aurait d’abord pris racine aux states.
- Putain !
- Ben oui… et là où c’est vraiment parti en couille, c’est lorsque la population s’est rendue compte qu’ils étaient carrément plus puissants que les flics. L’armée on n’en parle même pas…
Soudain le russe à barbe m’enjamba pour rejoindre son compagnon. Il lui parlait tellement fort que nous avions du mal à continuer notre conversation. Il lui tendit un paquet de tic-tac avec fierté. Le russe à moustache le secoua et le posa sur le rebord de la table. Il se replongea dans sa biographie et le Marshall pu continuer son état des lieux.
- Ça faisait des lustres qu’ils n’étaient préparés à une telle guérilla organisée. Je te passe les détails sur les exécutions de politiciens à coup de drones tueurs.
- Mais comment ais-je pu ne pas être au courant de cette merde ? Ça fait combien de temps ?
- Quelques semaines… début mai. Tu devais être au mitard ?
- Pas loin, j’étais à HongKong.
- Pff… C’est aussi dû au fait qu’ils ont pris le contrôle des medias. Et du coup ils font dire ce qu’ils veulent à Reuters. Ça fait un bout de temps qu’ils noyautent. Ça ne m’étonnerait pas que Blair se soit déjà fait décapiter.
- Et toi tu as vu tout ça ?
- Ouais, je suis retourné en France pour chercher mes parents à Munich. C’était n’importe quoi. Ils voulaient me faire croire qu’ils adhéraient aux idées de ces netocrates4. En fait ils étaient morts de trouille. Ils ne croyaient plus en rien.
- Non ! Ils s’appellent comme ça ? J’hallucine !
La généreuse blonde me toisa d’un air véhément.
- Capitalism will be no more and its chief proponent, the bourgeoisie, will gradually lose power and become a mere “underclass”. What? Don’t look at me like this. I just read it here…
- Ben oui ils ont repris le paradigme 5 pour se donner une bonne conscience. Comme les sans-culottes avaient repris celui de la démocratie grecque.
Le russe à barbe reprit un tic-tac en déclamant « политика ! политика ! Argh…». Son ami le regardait comme s’il s’était fait piquer par une guêpe.
Mon colporteur sourit volontiers en rattrapant son analyse.
- Le pire c’est que je suis persuadé qu’il n’y a même pas de gros méchants derrière tout ça. C’est juste un truc qui émerge de la masse de temps en temps. Lorsque les dirigeants se font trop vieux, trop à la ramasse. C’est impressionnant la vitesse à laquelle ça va.
- Ben ne m’en parle pas. Je n’ai pas voulu y croire, ça m’a rattrapé à une de ces vitesses !
- De quoi tu parles ?
Il m’avait posé cette question avec des yeux qui pétillaient de malice.
- Je parle de ces phénomènes de masse qui chamboulent tout du jour au lendemain. J’avais une coloc’ new-yorkaise qui avait voulu attirer mon attention là dessus pour me faire prendre conscience des dangers qu’engendraient une épidémie…
- Moi, j’étais à HongKong pour la première vague de SARS. Hormis la peur évidente d’attraper la maladie, le problème majeur était dans la reconfiguration sociale que cela imposait implicitement. On a trop longtemps été cocoonés par la machine occidentale. À tel point que même quand on nous en parlait, ça nous paraissait sorti d’un film catastrophe ou de la bouche d’un oiseau de malheur qui aurait pété les plombs.
- Ce qui m’embête c’est qu’avec toutes la stocha’6 que je me suis tapé, avec les caisses d’analyse de risques que je me suis enfilé depuis que je bosse dans la finance, je n’ai pas réussi à voir le truc venir. Je me suis laissé enfermer comme du bétail dans une tour qui nous pompait tout ce qu’il nous restait d’humain. Et on n’a pas idée de ce que c’est, vivre enfermé comme ça. Personne ne se rend compte de ce que cela implique. C’est comme si tout d’un coup la société se condensait.
Soudain les deux russes se mirent à se chamailler en pointant le paquet de tic-tac vide. Il semblait que le moustachu n’en avait pas eu un seul. Plongé dans son bouquin, il n’avait pas vu que le barbu lui avait tout pris. Le coupable n’en menait pas large.
Mon interlocuteur sortit de sa poche un paquet d’Airwaves à la cerise mentholée. Il le leur tendit gentiment comme une invitation à se calmer. Je pris peur, imaginant que les russes prendraient ça comme une sorte de pitié mal placée. Mais non, ils se calmèrent tout de suite. Ils étaient même réconciliés.
Le chauve plongea sur moi en me tendant la main.
- C’est terrible ce qu’on peut parler, alors qu’on vient juste de se rencontrer… Gilémon !
- C’est du Russe ?
- Mon nom c’est Gilémon et, elle c’est Lizzie. La femme la plus belle de la Terre.
- Enchanté, moi c’est Maxime.
Il faisait nuit, ma voiture filait bloquée à 100 km/h sur cette route de montagne parsemée d’enfants aveugles. Je me réveillai en sueur et énervé. Énervé que je puisse imaginer des trucs pareils. Énervé que le monde dans lequel je vive, puisse m’inspirer ce genre de cauchemar.
Tout avait commencé avec ces rayons de l’espace qui avait déclenché cette vague sur laquelle j’avais surfé jusqu’à Kualalum pour me faire pêcher par ces hackers musulmans, catalysant mes phobies, propulsant ma carrière pour mieux servir leur avidité, m’enfermant plus profondément dans l’aliénation par le travail. En tombant à moitié amoureux d’une machine, je m’étais perdu, je ne savais plus où, pour émerger dans ce train, accompagné du clone black de Moby qui m’annonçait le retour sur Terre de Kali la féroce. Je ne savais pas pourquoi mais tout m’était revenu d’un seul coup… Je n’y comprenais encore rien, mais au moins je m’en souvenais.
Dans la vallée embrumée, l’océan Baïkal reflétait les premiers rayons de lumières. Lizzie dormait avec grâce pendant que les deux russes trempaient leur thé.
Le soleil se levait en silence.
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Notes
1. Godwin's law states that: As an online discussion grows longer, the probability of a comparison involving Nazis or Hitler approaches 1 (i.e. certainty).
2. Oeuvre magistrale de la pensée chinoise, exposant à partir des soixante-quatre hexagrammes, soixante-quatre situations de mutations ou de changements fondamentaux auxquels peuvent se ramener toutes les situations.
3. Dangerous to others. Highly exo-toxic issues promote the destruction of persons other than their hosts, particularly those who are carriers of rival memes.
4. Le netocrate a créé et non pas hérité son identité sociale. Il s'est fait tout seul, aux sens les plus fondamentaux des mots faire et seul. Le netocrate a de l'argent, mais c'est un moyen et non pas une finalité. Il surpasse le capitalisme en contrôlant les réseaux qui contrôlent le monde. Le netocrate est un manipulateur politique et artistique qui a transformé le networking en art.
5. Un paradigme est une représentation du monde, une manière de voir les choses. Le mot tient son origine des mots grecs παράδειγμα qui signifie « modèle » ou « exemple ». Ce mot lui-même vient de παραδεικνύναι qui signifie « démontrer ».
6. La stochastique est l’étude des phénomènes aléatoires dépendants du temps. C’est une extension de la théorie des probabilités. Le domaine d’application du calcul stochastique comprend la mécanique quantique, la chimie, les mathématiques financières, et même la musique.
