III
From WikiDusk
Hysteria
” … « toi seul est réel » ; c’est ainsi que nous sommes devenus mari et femme, avant de devenir des amis et cette amitié ne fut guère de choix mais de noces clandestines. Ce n’était pas deux moitiés qui se cherchaient en nous : notre unité surprise se reconnaissait, tremblante dans une unité insondable. Ainsi nous étions frère et sœur, mais dans un passé lointain avant que l’inceste devînt sacrilège...”
-- 1934 L.A.Salomé (Ma vie)
La rame partiellement pleine filait vers le continent à trente mètres de fond. Plongé dans “ la fascination du pire “, je faisais abstraction de mon entourage.
Je me dirigeais vers Shenzhen pour rencontrer Ali, l’algérien. C’était la première personne reliée à Goser que j’allais rencontrer physiquement depuis mon retour de Malaisie. Dawn m’avait prévenu que je risquais d’être un peu surpris par son caractère explosif.
Je relevais la tête innocemment, pour réaliser qu’une plantureuse goélette venait de s’asseoir sur le banc opposé. Elle était brune, classieuse et surtout, ne portait pas de masque.
Il y avait tellement peu de personnes qui ne portaient pas de masque dans les lieux publics, que ça contrastait forcément. C’était un peu comme un père Noël sur une plage ou une astronaute française dans une station orbitale russe.
Elle avait quelque chose d’oriental dans les traits de son visage, avec ce type de bouche caractéristique des anglophones natifs. Elle était sûrement métissée asiatique caucasienne, ou peut être était-elle tout simplement indienne.
Enfin peu importait, ce qui me frappait c’était cette apparition subite de tant de beauté.
En deux semaines, on avait fini par oublier ce qu’était un visage humain découvert. J’avais vécu le même genre de phénomène en Suède. J’avais rapidement fini par trouver ça normal d’avoir les cheveux blonds.
Ensuite en Chine, je m’étais habitué à ce qu’un être humain ait une tête d’asiate. Et voilà qu’en quelques jours, j’avais déjà assimilé qu’un visage n’était plus qu’une paire d’yeux montée sur deux pattes.
Tout s’était accéléré depuis les premières rumeurs de grippe du poulet.
C’était bien sûr Sam qui avait tiré la sonnette d’alarme le premier.
Nous étions tout défoncés avec Sonya et nous buvions ses paroles. Il n’avait jamais été du genre pessimiste ou même alarmiste. Alors, quant il attirait l’attention sur un sujet précis, ça devenait tout de suite passionnant. Nous étions scotchés à son récit apocalyptique qui décrivait son expérience de l’épidémie de 2003.
Cette histoire nous était finalement complètement passée au-dessus de la tête.
A mon arrivée j’avais eu quelques briefings de part et d’autre, mais rien de plus. La plupart de mes collègues n’étaient pas encore arrivés à cette époque et ceux qui l’avaient vécu ne juraient que par les chiffres.
Pour eux le SARS, c’était “huit mille”. “Huit mille“, pour huit mille morts et pour l’index HSI1 qui avait frôlé sa pire valeur depuis 1997. Autant dire que, vu sous cet angle, ça ne faisait pas très peur.
Ce fut finalement Sonya qui m’ouvrit l’esprit, en mettant en parallèle son expérience new-yorkaise. Je ressentis soudainement le caractère effrayant qu’induisait tout type d’épidémie. Que cela soit la peur ou une maladie, il semblait inévitable que les êtres humains se mettent soudainement à révéler une nouvelle nature. Graduellement, plus la pression de la crainte augmentait, plus la panique se répandait comme une grosse vague incontrôlable.
Ils étaient tous deux d’accord pour admettre que les institutions politiques conventionnelles ne pouvaient résister face au chaos engendré par l’effroi. Et une fois le noyau politique touché, notre cadre de vie devenu si spécialisé s’écroulait en quelques semaines.
Sam était au max.
- The weirdest concept you need to figure out is the incredible velocity of the spread. In two days the street was filled up with scared people wearing masks. And all the conversations were converging to this subject. Every body had his own theories and concerns. It was a big mess!
Sonya embraya mécaniquement.
- It was the same in New York with American flags and fear of Arabic people. Each time I saw a tanned guy, I was afraid he could be a possible terrorist. One day I even shot at one guy in a queue because he was looking Arabic to me. He was giving some hard time to the security guys who wanted to inspect him. I was unable to recognize myself. I over reacted. But every body was supporting me…
- We experienced the same kind of behaviors with Mainland Chinese. Every body was really suspicious with them. I remember one day in a quite packed elevator, a Chinese woman and her kid wanted to enter with us. A tall guy started to insult them, saying they were behaving like cattle…
- It’s so sad how people turn really rude when it’s not going as they were used to. You know, I even stopped taking the subway. I was so scared I was avoiding everybody and I was going to work by bicycle. There were all those stories about a potential bacteriological threat. I had no idea where the next drama would come from. Every thing was suddenly turning potentially possible… I even immobilized a plane for half an hour because I refused to get in it as long as an Arabic guy wearing a long beard didn’t leave right away… After all, I think it must have been even tougher for him. Because, one again, every passenger was with me… Eventually I imagined being him, and I really felt scared with all the hatred it has inspired me…
- Hey guys, you freak me out! Let’s roll another joint!
Mais même après s’être remis un joint dans les neurones, ce sentiment insidieux de remise en question de mon confort soi-disant acquis ne voulait me quitter. Je cherchais à saisir pourquoi je n’arrivais pas à cerner de quoi ils parlaient réellement. Et surtout, qu’avait-il pu bien se passer dans leurs têtes pour qu’ils soient toujours aussi à vif sur le sujet.
Sam ne lâchait pas l’affaire, il voulait absolument nous montrer l’ampleur que prendrait la situation si une épidémie plus dangereuse venait à frapper la ville. Je lui rétorquai que ça ne serait pas la première fois que ça arriverait, mais qu’on avait toujours réussi à s’en sortir. A cela il répondit que bien sûr l’humanité y survivrait, mais que je n’avais aucune idée des souffrances par lesquelles je passerais pour échapper à une telle catastrophe. Pour cela, je devrais me transformer en une autre personne. Je devrais devenir un chasseur sûr de lui et de ses réelles motivations. Je devrais discerner rapidement ce que seraient mes réelles priorités dans la vie, en évitant minutieusement les personnes avec qui j’avais des relations superficielles. Ce serait un travail sur soi irréversible, usant et poussant vers des chemins très éloignés de la morale.
Sonya était complément d’accord avec lui, je n’osais intervenir. De toute façon, personne n’arrivait jamais à être en désaccord avec Sam, il ne cherchait jamais à débattre. Ce mec avait tellement bourlingué et souffert, qu’il était devenu un puit sans fond de sagesse.
Pour lui, la vague de froid de cet hiver allait augmenter les probabilités d’apparition d’une nouvelle épidémie. Nous ne comprenions pas pourquoi il en était si certain. Il finit par nous avouer qu’ayant travaillé dans beaucoup d’hôpitaux, il avait tissé un réseau assez intéressant de personnes travaillant dans le domaine médical, plus particulièrement en virologie. Et la même personne qui l’avait alertée deux années auparavant sur des risques probables d’épidémie, venait de l’avertir de nouveau.
C’était exactement le même scénario, la WHO avait déjà secrètement activé son réseau “global influenza laboratory“.
Nous tentâmes de vérifier ses dires sur le site web officiel de l’organisme. Il y avait effectivement des cas inquiétants d’infection au H5N1 raportés, mais pas de références à un quelconque branle-bas de combat des cellules de veille épidémiologiques. Une indication concernant les risques accrus dus au froid et au Tsunami rappelait qu’il fallait tout de même rester sur ses gardes. Mais tout cela était très mitigé, les foyers infectieux vietnamiens étaient tous sous contrôle.
Nous étions circonspects. Même si Sam ne remettait pas en question les dires de son ami médecin, il considérait Internet comme une sommité de la connaissance humaine à laquelle il fallait témoigner un respect quasi-religieux. Il ne comprenait pas grand-chose à ses aspects techniques et laborieux, mais il n’en avait pas moins une représentation pertinente de ce gros zinzin.
Alors ça le faisait cogiter de voir que sur Internet, on ne disait pas exactement la même chose que dans ses réseaux d’information bien à lui.
Sonya en rajouta une couche, en lui expliquant que son histoire pouvait être vraie et ce même si l’organisme le démentait. Toutes les organisations n’actualisaient pas forcément leur politique de communication à chaque fois qu’elles changeaient de cap. Il fallait d’abord qu’elles réfléchissent aux conséquences. La WHO, avec toute l’estime qu’elle lui témoignait, ne pouvait échapper aux contraintes auxquelles les multinationales, les religions, ou la science devaient faire face chaque jour pour survivre.
Elle attira notre attention sur un événement qui était passé inaperçu.
Pendant cet étrange début d’année, les rayons cosmiques dégagés par une explosion qui avait eu lieu il y a cinquante mille années avaient atteint la Terre. C'était une étoile à neutrons, l’objet céleste le plus étrange avant le trou noir, qui s'était désintégrée dans le vide en libérant en un dixième de seconde l'équivalent de l'énergie fournie par le soleil en cent mille ans. Ça s'appelait un Magnetar en astrophysique. Les astrophysiciens pensaient bien que ça existait, mais n'en avaient jamais observé jusque là. C'était tellement puissant que ça avait modifié notre ionosphère. Si c'était arrivé à mille années-lumière de nous, on n’aurait plus été là pour en parler...
J’étais surpris que Sonya s’intéresse à ce genre de nouvelle scientifique. Mais elle voulait souligner que si l’on en parlait seulement maintenant, c’était parce que les spécialistes qui avaient repéré les rayons avaient attendu plusieurs mois avant de lâcher l'information, histoire de d’abord mesurer les implications de leur découverte.
Mais je ne pouvais pas être d’accord avec elle.
- No, I don’t think you need to analyze this story in a conspiracy theory angle. It’s just the normal validation pipeline of science taking a long time. Nothing else!
- Maxime, you disappoint me… Are you still drawing a clear line between science and the rest of human activities? Of course science is the biggest conspiracy apparatus that ever emerged from mankind. You got all the specifications; Network structure; self containment and autonomous growth; complex organization overtaking the isolated human aspirations. You should open your conscience wider than your little pumpkin head. This giant magnetic quake is here to make us remember our perception is fooled all the time and we should train ourselves to find analogies and patterns in the little information our conscious mind manages to gather. The epidemic Sam tries to warn us about is definitely a realistic threat. Not only from the viral point of view but also from all connected aspects. It seems close to the fear I experienced with Muslim people.
- Oh come on! You can’t compare the Muslim scarf and the mask!
- Ah, ah… You captured my picture very clearly. Yes, of course you can. This image didn’t spawn into your mind for no reason. The mask you guys were wearing carries a tremendous amount of symbolic meanings.
- Yeah, yeah… I don’t want to be scared by this. It seems you spent too much time with me here. Your mind seems to be a mirror of mine now.
- Anyway, instead of thinking you’re the only one who matters here below, you should just try to reduce the amount of bullshit you’re saying and keep focus on what’s really important. Like what’s really happening where you’re living. Because I’m flying away in two days, anyway…
- Well you know there are many Honkies in New York…
- Maxime? Don’t be so coarse! Don’t worry… If things turn really bad for you. I’ll come for rescue. You know I really do care about you!
Et le malheur était qu’ils avaient eu raison. Pour une fois que je n’imaginais pas le pire, et bien, il fallait qu’il arrive.
Une semaine après son départ, les premiers cas de SARS s’étaient déclarés à quelques pâtés de buildings de la tour où je travaillais. C’était terrorisant.
Même si ça n’avait pas l’air de trop faire peur aux chinois, qui semblaient être rôdés aux mesures d’hygiène en cas d’épidémie et qui continuaient leur petit train-train quotidien. Sauf qu’instantanément, ils s’étaient tous mis à porter des masques de toutes les couleurs, changeant ainsi la ville en un gigantesque hôpital.
Les trajets obligatoires dans les rues si grouillantes de vie se transformèrent en une cauchemardesque excursion dans l’enfer de la paranoïa.
Le boucher si sympathique avec son énorme hachoir et sa viande pendue, le poissonnier avec ses grosses lunettes écaillées, le vendeur de tripes qui sentaient la merde; ils devenaient tous autant de foyers de contamination potentiels.
Les échoppes à soupe de serpent semblaient s’être métamorphosées en comptoir de charlatanisme en tous genres, vendant des remèdes miracles à base de ginseng et d’hormones de rhinocéros.
Il semblait qu’une énorme quantité de vautours tournaient autour de la peur des gens. C’était impressionnant de voir l’inventivité dont ils faisaient preuve dans une période aussi morbide. Cela créait une effervescence imaginative que je n’aurais jamais soupçonnée. L’être humain avait des ressources inépuisables.
Et ce qui était le plus marquant, c’était comment de simples objets avaient soudainement revêtu une extrême importance.
Les si communs boutons d’ascenseurs, de téléphones, de clavier d’ordinateur, les numpads des distributeurs de billets, devenaient tous des points de convergence sur lesquels s’accumulaient les craintes les plus virulentes. Et bien sûr le masque. Ce petit bout de tissu concentrait tout ce que cette épidémie pouvait représenter.
Il couvrait le visage en ne nous laissant s’observer que par les miroirs de l’âme. On devait mettre son ego et son individualisme de côté pour son propre bien et celui de la communauté.
Le masque était l’abréaction de notre impuissance, qui nous poussait à devenir les dociles agents de Pékin.
Pour éviter de tomber sur les regards qui insistaient sur sa magnificence, la splendide créature fixait le vide droit devant elle avec élégance
Heureusement, j’avais mon bouquin pour éviter de scotcher sur elle. Mais je n’arrivais plus à m’intéresser à ces conneries de misère sexuelle sur fond de carnet de voyage cairote.
Je tentais de m’intéresser à ce qui se passait sur l’écran de la console portable de l’ado assis à ma droite.
Il promenait une minette en débardeur et canon scié, dans un univers apocalyptique peuplé de voitures retournées et d’immeubles en flammes. Les graphismes de cette console étaient sidérants.
Je fus vite pris par le jeu. La nana toute haletante se retrouvait piégée au milieu d’un parking avec des zombis qui lui arrivaient lentement mais sûrement de tous les côtés. A chaque fois qu’elle en shootait un, elle se retournait nerveusement pour assurer ses arrières. Elle n’arrêtait pas de vérifier tous ses angles morts comme une psychotique.
A la fois, je comprenais sa réaction; au rythme auquel les cadavres affluaient, elle devait économiser ses balles et faire mouche à chaque tir ou ça allait mal finir.
L’animation des têtes se prenant la décharge de plomb était ahurissante. A bout portant, la balle arrachait la cervelle de manière non générique. Si le coup partait plutôt à droite, c’était bien la partie gauche qui giclait en éparpillant la moitié du crâne du pauvre zombi stoppé net dans son entreprise de cannibalisme.
Si le rythme auquel ils continuaient à arriver ne commençait pas à devenir dangereux, je les aurais limite pris en pitié. Il fallait comprendre ces excités, dans un univers pareil, ça devait être rare de voir des playmates aussi peu vêtues.
On était vraiment loin du bon vieux temps où les cadavres disparaissaient comme par enchantement pour alléger le calcul. Les cadavres s’empilaient les uns sur les autres en créant un véritable mur de corps ensanglantés.
La guerrière vérifia son arsenal qui commençait à s’épuiser. Fallait qu’elle se fasse une porte de sortie à la grenade dans la construction macabre qui l’entourait. Mais au dernier moment elle se ravisa, constatant que l’explosion lui serait fatale. Elle repassa au Magnum et continua à shooter machinalement les adversaires qui commençaient à lui arriver par le haut en escaladant la montagne de viande.
Soudain l’écran se rougit violement. Un message l’averti qu’elle n’avait plus que vingt minutes pour trouver du sérum de décontamination, elle s’était fait mordre. Il y avait effectivement un enfant mal fini qui avait réussi à ramper jusqu’à elle pour lui mordre le mollet. Elle l’acheva férocement de deux balles de 357, histoire de ne vraiment plus voir sa salle tête de mort-né.
C’était bien ce que je pensais, d’où elle se promenait en short ? Il fallait bien que cela arrive dans une telle tenue. L’heure était grave.
Finalement les corps se mirent à voler en éclat en s’écrasant contre les murs.
Une espèce de taré super musclé en marcel s’était frayé un passage en envoyant balader les corps contre les murs du parking. Il avait l’air complètement défoncé aux amphétamines de combat, son aide soudaine n’était pas superflue.
Tout cela se terminait bien finalement. Le joueur s’autorisa une petite pause en soufflant, pour constater avec satisfaction que j’avais suivi ses péripéties.
Je lui fis un petit clin d’œil et je tentai de m’intéresser de nouveau à mon livre.
Mais que faire, plus ça allait et moins j’arrivais à m’enlever de la tête que la lecture était une faiblesse de l’esprit. Que c’était pour les loosers, comme le disait si bien Iro.
Le cinéma et la lecture, au même titre que la télévision, sont des passe-temps de moutons.
Ils impliquaient un état végétatif passif. Alors que les jeux vidéo étaient une véritable activité créative et enrichissante.
Autant dire tout de suite que la première fois qu’il me tint ce type de discours, je fus profondément choqué de constater à quel point il pouvait manquer de style.
Mais je devais maintenant avouer que ses idées s’étaient frayées gentiment, mais sûrement, un passage vers la partie la plus sensible de mes pensées ; et que je ne lisais jamais plus un livre sans me demander plusieurs fois si je n’étais pas en train de perdre mon temps.
Tout en pensant à ce ramassis d’inepties d’incrédule, je n’avais pas réalisé que je m’étais attardé depuis un peu trop longtemps sur la divine muse qui me faisait face.
Au moment où je décidai de détourner le regard, je fus parcouru d’un frisson irréel.
Une sorte de voix inaudible m’hurlait de me concentrer et de regarder la réalité en face.
- Mais vas-tu comprendre que tu n’es pas encore éveillé ? Tu es au purgatoire de ta conscience et ce que tu perçois n’est qu’une illusion. Comment peux tu imaginer que l’on puisse déjà avoir entre les mains une console portable qui génèrerait des graphismes encore plus impressionnants qu’un ordinateur personnel hors de prix. Réfléchis deux secondes au lieu de t’enfermer dans une réalité qui n’est propre qu’à toi et qui ne te relie que très dangereusement à ta psyché pré-formatée d’humain. Il y a urgence !
Je soufflais très fort, autant que lorsque j’avais pressenti qu’il était arrivé quelque chose à mes parents. Mes sens me faisaient faux-bond en me laissant seul dans un monde onirique et désolé. Mon corps était tout cotonneux et mes oreilles sifflaient. Des taches apparaissaient sur les dernières images que je percevais. La brune me regardait fixement avec des yeux de spectre, en enfichant son âme au plus profond de ma faiblesse. J’avais l’impression de voir ses cheveux tourner au gris et se lever comme si ils lévitaient dans les airs !
Je me pétrifiai de peur en sombrant dans l’obscurité.
Je me réveillai épuisé, rallumant mes sens un à un. La sensation était familière et agréable. Lorsque ma conscience se réchauffa, j’étais entouré de têtes circonspectes. Elles me regardaient avec tout ce qu’elles avaient d’indulgent et de cantonais.
J’étais au terminus de la ligne, à Lo Wu entouré d’agents du KCR. Ils m’expliquèrent que j’étais tombé dans les pommes.
Les passagers avaient d’abord pensé que je m’étais juste assoupi. Mais lorsque je tombai violement sur le sol, ils comprirent vite qu’il y avait quelque chose de louche. J’étais resté dans le coma pendant plus d’un quart d’heure, sans donner aucun signe de vie.
J’avais du mal à croire à leur histoire. Enfin, j’avais plutôt du mal à me concentrer pour comprendre ce qu’ils me racontaient. J’étais tellement fatigué que je ne pouvais plus supporter les conversations qui m’entouraient.
Paradoxalement, je me sentais extrêmement apaisé. J’avais l’agréable sentiment d’avoir le droit de ne pas écouter ce qui m’arrivait dans les oreilles. Je pouvais exiger sur le champ que tout le monde déguerpisse pour me laisser respirer.
Mais pourquoi avais-je l’impression d’être moi aussi un personnage de jeu vidéo ?
Un peu plus tard, ayant repris mes idées, je me souvins que j’avais rendez-vous dans un hypothétique parc qui s’appelait “Windows of the World“ ; un concentré de mauvais goût chinois où la tour Eiffel se retrouvait côte à côte avec les pyramides. Un petit train sans pilote reliait les différents lieux touristiques, au milieu d’une foule de chirurgiens accompagnés de leurs armées d’aides soignantes. Ici personne ne semblait réellement affecté par l’épidémie. Ils avaient leurs masques, mais n’étaient pas là pour s’occuper de ça. Ils étaient venus ici pour faire le tour du monde, alors le SARS n’était qu’un épisode de l’histoire.
Enfin, moi j’étais surpris de constater qu’ils avaient oublié l’aéroport de HongKong. N’était-ce pas assez touristique à leurs yeux ? Ou peut-être le considéraient-ils toujours comme une perfusion de capitalisme plantée dans l’avant bras de l’ouvrier ?
Il y avait aussi une piste de ski artificielle qu’ils maintenaient à moins dix degrés. Mais le plus étrange c’était ce sémite sans masque venu de nulle part, qui parlait français et qui semblait bien connaître la France. Il utilisait même du verlan.
Ali était un petit arabe tout sec au regard bien vicelard. Toujours serré dans ses mocassins, il faisait tout cingler. Il venait juste d’arriver par le premier train et n’avait rien dans l’estomac. Sa bile lui nouait les humeurs.
On a été manger une saucisse rouge dégueulasse qui sentait le latex. Avec les fesses de la poinçonneuse, c’était le seul truc mangeable dans l’enceinte du parc.
Un groupe de chinois passait en suivant une espèce d’autruche montée sur porte-voix. Nous étions tous les deux médusés de voir à quel point ils pouvaient ressembler au bétail que l’on amène au pâturage. Complément hébétés, perdus dans leur toute nouvelle liberté, ils vaquaient avec insouciance à leurs inactivités. Si l’on considérait leurs vies de machines, ils avaient bien mérité un peu de ce vide.
Soudain un américain avec un sac rempli d’appareils photos attrapa le mégaphone du guide en souriant.
Il se mit à frapper sur un boom da bass beat.
- One, two… One two… My, my, my, my music hits me so hard makes me say oh my Lord. Thank you for blessing me with a mind to rhyme and two hyped feet. Feels good when you know you're down. A supped up homeboy from the Oaktown. And I'm known as such. And this is a beat you can't touch. I told you homeboy can't touch this. Yeah that's how we're living and you know you can't touch this!
La plupart des touristes étaient complètement en transe. Il y eut seulement une espèce de sugar dady accompagné de sa petite pute qui s’emballa en lui criant un « Shut the fuck up ! ».
Mais globalement tout le monde était en apparence content de la petite performance du photographe rappeur.
Tout le monde sauf Ali qui avait le regard injecté de haine. « Une balle dans la tête », qu’il disait.
Il n’attendait rien d’autre comme justice divine, que l’on élimine tous les Américains. Tous ces gros porcs pleins d’assurance et de fierté, devaient périr de mort violente pour le bien de l’espèce humaine.
Si je n’étais pas habitué à entendre ce genre de discours haineux, je crois que j’en aurais gerbé ma saucisse.
Ce mec était tellement bavard que je n’avais pas le temps de penser à quoi que ce soit. Je flottais complètement dans ce parc surréaliste qui nous faisait naviguer aux extrémités de l’humanité. Ça le transportait de théorie en théorie, de récit de voyage en conte à dormir debout. Il avait tout fait, tout vu ; il avait une famille idéale qui l’attendait sagement en Algérie, pendant qu’il s’envoyait toutes les putes de la Terre.
C’était du chaos en barre de soixante kilos.
Il pensait qu’à des trucs violents tout le temps. Il fallait toujours être sur la défensive. Bien que faisant mine de monologuer en incontinent verbal, il faisait gaffe à toutes mes réactions.
Je devais suivre avec concentration ce qu’il me racontait ou alors il me tombait dessus comme une flèche là où je ne m’y attendais pas.
Il m’assenait des :
- Quoi ? Tu fais de la finance et tu ne connais pas les Bilderbergers et les 2x2's ?
- Ecoutes moi bien cette fois. Il y a des moments dans la vie où il faut savoir se servir d’un flingue !
- D’où est-ce que tu crois qu’elle vient ta liberté ? De ton argent ? Non ! Ta liberté, tu la dois à ton armée !
- Comment ça ? Me dis pas que tu t’es jamais tapé de putes !
J’avais envie de lui répéter les mots de Dawn. J’avais d’ailleurs envie de savoir ce qu’il pouvait bien penser de lui, mais je savais déjà à l’avance qu’il éviterait de me répondre sincèrement ; voire, qu’il en deviendrait peut-être méchant.
C’était une espèce d’interrogatoire viril dans lequel je n’avais pas le droit à la moindre marque de faiblesse. Je devais passer pour un dur à cuire qui savait ce qu’étaient la mort, la violence et le sexe.
Tout cela aboutit finalement aux épreuves pratiques en chambre d’hôtel.
Il m’avait prévenu que j’allais devoir faire preuve de fougue.
Ali lui avait déjà éjaculé dans les cheveux. Il ne pouvait pas se retenir de se finir à la main en astiquant sa longue queue circoncise.
Déjà 3 heures du matin et cette petite pute de 16 ans n’était pas encore couchée. Elle fumait cigarette sur cigarette. Comment était-il possible d’être aussi avide de réconfort ? Le pouce de son enfance, la couverture en laine, avaient été remplacés par une dépendance plus méprisable.
Lorsqu’il lui laissait le temps de souffler, elle s’allumait ce qu’elle trouvait. Un paquet avec un loup qui hurle en guise de chameau, ou alors un panda. N’importe quel animal faisait l’affaire.
Elle chantait toujours de la canto pop. Ça allumait l’atmosphère et donnait l’impression qu’elle était possédée. Chanter sur les paroles qui défilaient en bas de l’écran, comme si on récitait des prières : « Louange à toi, Seigneur ! Ô, grand Toi qui es tout miséricordieux accordes nous la grâce ton pardon éternel ».
Ali ne quittait son lit que pour aller se joindre au dernier acte de la cérémonie, la fessé. Il ne se proposait pas, il ne choisissait pas, il agissait. Il venait absoudre les tensions et les pêchés. Il justifiait le moment présent en se posant prélat.
Viril, il lui caressait ses seins fermes et bronzés. Tellement ferme qu’ils auraient pu être fait de muscles.
Elle, voûtée, tirait bouffée sur bouffée. Sa voix alourdie se décomposait dans les braillements du haut parleur impur de la télévision. Leurs yeux étaient plissés et brillants. Ali la pris par le cou pour l’allonger sur ses cuisses. Il lui arracha le string qu’elle venait juste de renfiler. Et se mit à lui mettre des claques sur les fesses. Ça la faisait rigoler. Il se retourna pour me regarder comme si je n’existais pas.
« Allez vient lui en mettre sur le cul à cette pute, je lui en redonne 200 et tu pourras même l’enculer ! Allez putain, fais moi honneur ! Vas y comme ça, schlak, attends je te montre, schlak, avec ma ceinture ça claque plus, schlik !»
Un châssis chinois, c’est ce qui ce fait de plus résistant. Cela donnait envie de venir lui brûler le cuir. Une véritable peau d’animal sauvage. Une fourche n’en viendrait pas à bout, il faudrait sortir le fusil de chasse pour atteindre son cœur.
Ils avaient tous les deux un petit ventre et la peau mate. Leur complicité s’affichait outrageusement.
Mais j’étais un infidèle. À peine arrivé dans notre chambre d’hôtel, la première pute qu’il m’avait refilée, m’avaient fait jouir en moins de 30 secondes. Je me sentais si terriblement mis à l’écart, que ma queue n’en pouvait plus d’hurler à l’aide. Je me repliais sur moi-même en position fœtale, enfonçant avec force les couvertures entre mes jambes pour absoudre ma frustration. J’aurais voulu une communion ou même un baptême. Qu’ils me donnent un rôle. Je ne voulais pas être la camera, mais un page à leur service. Alors moi aussi, il m’aurait peut-être honoré, sous le regard à la fois complice et moqueur de la jeune catin.
Elle se tiendrait cambrée, les deux mains posées sur mes reins. Forçant ainsi ma soumission, elle pourrait m’écraser du regard, pendant qu’Ali psalmodierait. Plusieurs tiges d’encens se consumeraient en se perdant dans sa longue chevelure maculée. J’offrirais alors mon douloureux au soyeux de son absolution, ouvrant un abîme minutieux aux cendres de sa cigarette.
Ali éteignit le poste de télé et plongea la chambre dans l’obscurité. Elle courut vers la salle de bain et y alluma un néon. Elle rassembla ses affaires en passant un coup de téléphone très rapide. Tombant de fatigue, je remarquai vaguement qu’elle quittait la chambre.
Sur le toit d’un immeuble de 40 étages, nous sommes en émoi. Nus, il fait très beau et une belle journée s’offre à nous après cette nuit dionysienne.
Le plaisir flotte encore dans l’air, nous lavant de toute mauvaise pensée.
Nos chairs sont dorées, ambrées, nacrées. Mais en aucun cas la souillure de la ville ne nous atteint, la souplesse et la raideur des corps narguant la lourdeur des bâtiments qui entourent notre orgie. De leur centaine d’étages, les plus présomptueux tentent de nous intimider en nous cachant des morceaux de ciel.
Mais rien ne peut calmer la moiteur ambiante. Je suis à la fois en eux et en moi. La béatitude embrase nos pensées comme du Dom Pérignon. Nous ne sommes que chair et désir. Farandole de couleur, nous nous mouvons les uns sur les autres sans aucune entrave. Une bipolaire de la hype, déclare qu’un jour nous serons tous célèbres et qu’elle veut se faire prendre en double pénétration par Danakil et Vincent gallo.
Le soleil nous effleure en harmonisant la température ambiante. Les orifices rougissent, s’humidifient et sont immédiatement comblés. Les verges durcies sont aussitôt englouties dans les chairs tendres qui se dandinent. Lorsqu’un sein se dégage, il est possédé par une main avide qui le porte brutalement à la première bouche venue. Lorsqu’une gorge surgit, bavant de luxure, elle se retrouve satisfaite de doigts. Rien ne semble pouvoir arrêter ce vers quoi nous glissons. Si ce n’est cet indicible sentiment qui nous suggère que ce n’est qu’un rêve et que la réalité ne peut que brutalement ressurgir. Nous devons alors accélérer nos mouvements. Violement tenter d’arracher le plaisir qui s’offre à nous. Crier notre jouissance avant que l’on nous l’ôte.
Mais lorsque les premiers cris de volupté agonisante se font entendre, l’illusion est déjà finie, laissant place au cauchemar du réel.
Les premiers missiles sont déjà là, irisant le ciel d’éclairs. Leur taille semble irréelle. Ils gèlent le temps en une interminable agoni, éternisant notre orgasme. Le spectacle est digne de ce que les religions nous avaient promis. Les tours qui nous entourent s’avèrent être d’autres missiles qui semblent vouloir croiser le tir. Le sol tremble et nous assourdit. Nous ne pouvons plus entendre que le brouhaha des fusées qui s’arrachent du sol pour venger notre perte.
L’apocalypse de St Jean devient réalité onirique.
Lorsque je me réveillai en sueur, le son répétitif du claquement de fesses bien fermes couvrait le bruit de la climatisation. L’inertie propre à la réalité m’alertait qu’ici je n’avais pas le droit de remettre une pièce dans la machine pour rejouer.
Sa nouvelle putain était toute en forme. Ses loches énormes, sa peau laiteuse, ses porte-jarretelles en cuire, contrastaient avec les attributs des adolescentes qui avaient défilé auparavant.
Les mains expertes du fesseur assenaient de cinglantes punissions à ce gros postérieur. La rythmique était parfaite est captivante. J’aurais voulu hurler toute ma couardise, mais je restais muet. La crainte de gêner cette éblouissante cadence de coups justement posés, retenait les spasmes d’incompréhension laissés par mon rêve douloureux.
Comment décrire ces sanglots retenus par une deuxième main tout aussi habile. Enfichée dans une bouche qui bavait, elle modulait les exhortations de pitié. L’amazone la demandait avec force. Son corps tout entier en tant qu’instrument de réception des forces bâtisseuses, se pliant sous l’alchimie divine de la création. Une transmutation s’opérait inexorablement en elle. Oscillant entre cris de douleur à moitié étouffés, silences introspectifs et glougloutements de résurrection, elle demandait à Ali de lui composer une romance.
Ma pine bandait à vide. Je ressentais la honte. De cette véritable honte qui vous tétanise et vous fait voire une réalité figée. Une pause dans le feu du présent qui me permit de la voir dans l’obscurité.
Immobile, fière, plantée sur un corps flou, son regard était net comme celui d’une Méduse qui vous fixe sans vous lâcher. Sentiment honteux, déjà-vu nerveux. La précision de son visage me renvoyait à la confusion qui m’habitait, alimentant l’effet larsen de mon repentir. Des yeux de démence absolue damnant pour l’éternité l’acte salvateur que je m’apprêtais à commettre.
Eructant des psaumes de jouissance débridée, elle se détourna de mon monde avec flegme, pour plonger avec plus de force dans la férocité de l’étreinte.
Plus elle hurlait et plus la claque suivante tombait avec violence. Ensuite si elle cherchait à crier trop rapidement, il l’étouffait jusqu’au silence, tout en la baffant de l’autre main.
« Mais t’es une salope ! Hein ? Dis le que t’es une salope ! Aaaaaaaah ! Mais non, tu peux pas parler !»
Il fallait qu’elle demande. Les règles étaient claires.
Cela me permettait de contrôler ma masturbation. Lorsque la cinquième fessée tomba, ses cris devinrent gutturaux.
« Ooooo… C’est qu’elle le prend dans le cul cette grosse chienne ! Mais oui, tu l’as dans le cul !»
Je sentis tellement d’oubli dans le chant qui s’en suivit que je ne pu contenir mon foutre en ébullition.
Je jouis en toute humilité. Dans l’impossibilité de ne pas me sentir infiniment seul et loin. Jouissant comme un lâche alors qu’ils ne semblaient qu’à la moitié de leur rut.
Ali l’avait fermé pour mieux se concentrer et elle semblait avoir pris sa vitesse de croisière. Elle alternait entre de sincères ronronnements de douleur et de si touchantes stridulations orgasmiques.
J’avais les mains poisseuses. Je me retournai vers le mur, en le fixant sans relâche.
Les bruits devenant plus forts, je ne pensais plus à rien. Qu’au bruit blanc qui se répandait dans ma rétine par absence de lumière. Je restai dans cet état assez longtemps pour que les cris de l’orgasme final me tirent de mon autisme avec une nouvelle frustration entre les jambes.
Ali me réveilla à coup de baffes. J’hallucinais trop pour dire quoi que ce soit. C’était sûrement une marque d’affection.
Il se campa tout content de lui sur le coin de la fenêtre, en s’allumant une clope toxique laissée par la première poule.
- Tu sais Maxime… c’est pour ça que j’aime la Chine ! Ils savent y faire ces chinois. Avant j’aimais bien le Japon et la Thaïlande, mais finalement y a pas mieux que ces zones économiques spéciales. Ici y a le gratin des millions de putes chinoises. Y a tout ce que tu peux imaginer et pour rien du tout. Tu devrais essayer. Tu te prends quatre petites de moins de vingt ans. Et tu les laisses s’occuper de toi pendant plusieurs heures. C’est grandiose !
- Oui sûrement… mais ça me fout les boules les histoires qui traînent sur le sida.
- Au prix où elles sont, tu peux tout te permettre ici. Tu peux même les monter les unes contre les autres en arrosant celle qui s’occupe le mieux de toi. C’est qu’en une seule passe, elles se font le salaire mensuel qu’elles se feraient si elles allaient travailler à l’usine. Le calcul est vite fait si t’es un peu mignonne.
- Mais t’as pas un peu l’impression de les exploiter ?
- Ah, ah… T’es rigolo. T’as déjà visité une usine ici ?
- Non, mais j‘en ai entendu parler. Enfin c’est pas comme ça partout ?
- C’est pas l’enfer partout, y aussi des purgatoires, mais franchement je préfère être en taule. Qu’est ce que tu veux y faire ? C’est la loi du marché qui succède logiquement au communisme. Avant c’était encore pire ! Maintenant ils font au moins semblant d’en prendre conscience et laissent des inspections constater les dégâts. Qui sait, à force ça finira peut être par aboutir à un peu plus d’humanité ?
- Mouais… j’en doute. Avec quasiment un milliard de main d’œuvre campagnarde qui est prêt à prendre la relève…
- Méfie toi de tes idées préconçues, tu es formatée par les medias gaulois. La réalité est beaucoup plus complexe que le résumé du vingt heures. Regarde comment vous voyez l’Algérie de l’extérieur. Vous vous imaginez que c’est l’enfer, mais vous êtes complètement à la rue. C’est encore pire que ça ! Il n’y a pas grand monde qui comprend vraiment l’état de délabrement de l’Algérie. Vous avez l’impression que quelqu’un y comprend quelque chose, qu’il y a encore un sentiment d’appartenance nationale, mais la réalité c’est que c’est un bordel sans nom dans lequel tout le monde cherche à tirer son épingle du jeu. Alors en ce qui concerne la Chine, c’est forcément encore pire ! Bon, c’est pas le tout mais ça te dirait d’aller déjeuner un morceau de riz ? Après, je t’amène au souk, tu vas pas en croire ta race !
- Attends je vais me raser…
- Non, non surtout pas, comme ça tu ressembles à un rabza. C’est mieux…
Il fallait avouer que je n’avais pas vraiment brillé cette nuit, mais j’avais passé une sorte de rite initiatique qui m’avait bien détendu, tendu, retendu jusqu’au petit matin.
Ali me prévint que j’allais approcher la face cachée du business à la chinoise.
J’avais sûrement déjà rencontré des tas de négociants et autres inspecteurs de travaux finis, mais je n’avais sûrement jamais eu à faire aux réseaux parallèles.
Ces strates de l’industrie chinoise étaient très protégées et se méfiaient des visites occidentales. Elles faisaient majoritairement des affaires avec les pays mafieux. Ce volume alternatif de production était trop gros pour être régulé par un organisme extérieur et cela gênerait la majorité de l’expertise chinoise en matière de flexibilité industrielle. L’état avait rapidement compris que le dynamisme économique de son pays était hautement dépendant du commerce illégal. Il ne pouvait rien faire pour l’éradiquer et au contraire, il avait plutôt tendance à le promouvoir en autorisant les industriels à annexer des petits villages isolés. Ils se transformaient rapidement en complexes interconnectés dédiés entièrement à la contrefaçon.
Nous allions visiter Sega. La ville était un véritable supermarché du faux, une économie parallèle, totalement transparente aux yeux de l’organisation mondiale du commerce.
Ali voulait absolument trouver un nouveau fournisseur en lentilles de contact. Il avait l’habitude de s’alimenter directement à Shenzhen, mais des rumeurs laissaient sous-entendre qu’une nouvelle usine cherchait à écouler une grosse quantité de silicone de très bonne qualité à prix imbattable.
Il semblait connaître tout le monde dans cette foule grouillante. Il y avait des gens de partout, des nigériens, des Khakasses, des pakistanais, des sikhs, des indonésiens. Je vis même un groupe de yéménites très fortunés avec des jambiyas en or, mais aucun occidental.
Je m’étais fait une idée complètement fausse du type de marchandises qui pouvaient s’échanger à quelques stations de métro de Wanchai. Je pensais que l’industrie chinoise ne produisait que des camelotes en plastique qui ne servaient à rien puisqu’elles s’abîmaient prématurément. J’étais à des années-lumière d’imaginer qu’il pouvait s’y fabriquer quoi que ce soit qui puisse m’intéresser. Mais ce que je découvris dans les échoppes de Sega se révéla bien plus important que n’importe quel produit fini.
Ils vendaient de véritables solutions industrielles pour la production en temps réel. Ce n’était pas de la marchandise finie, mais de jolis petits packages incluant des partenaires logistiques, des ingénieurs, des robots et une main-d’oeuvre adaptable ; nous transformant ainsi de simples acheteurs en designers de produits à la volée.
C’était effectivement ahurissant.
Il y avait ce stand qui se ventait d’être une photocopieuse industrielle. Après un scannage 3D de votre prototype, il vous promettait de vous sortir un échantillon pour calibrage en une heure.
Ali me convainquit d’aller les baratiner pour faire un test et voir si ce n’était pas des conneries leurs histoires.
Il réussit à faire avaler au commercial que ma mallette était la réplique identique de celle utilisée dans l’attentat de Mahane Yehuda et qu’il comptait lancer une gamme de produits religieux autour des effets personnels ayant appartenu aux martyrs palestiniens.
J’eus à peine le temps de reprendre mon téléphone portable que ma sacoche était déjà partie dans le scanner.
En quelques minutes, ils avaient digitalisé tout ce qu’elle contenait.
Le commercial nous invita à suivre l’un de ses collaborateurs. Il nous amènerait dans un endroit relaxant pour tuer cette heure d’attente.
Ali déclina l’offre et se dirigea vers l’aile optique du marché. Il m’expliqua que si l’on avait accepté son invitation, on se serait retrouvé avec des putes au rabais qui nous auraient fait des pipes aux glaçons et au thé.
J’avais du mal à comprendre ce qui lui déplaisait dans ce plan. Etait-ce la notion de rabais, de thé, ou de glaçon, qui l’ennuyait tant que ça.
Ou alors était-ce toute cette histoire qui l’emmerdait tellement qu’il était devenu cynique ?
Je me demandais bien quand est-ce qu’il allait finir par cracher le morceau, me parler de son véritable business et de sa stratégie d’encaissement.
Il fallait que l’on s’interface sur une base de huit millions de yuans et, pour l’instant on avait complètement tourné autour du pot en se baladant d’attraction en attraction.
Il se la jouait un peu trop papa divorcé qui a quelque chose à se reprocher et qui amène un fiston un peu trop vieux à la fête foraine.
Je décidai de lâcher l’affaire et d’apprécier l’émulsion frénétique produite par ce bazar asiatique.
Un peu plus loin, il y avait un stand énorme qui dégorgeait de monde. Dans cette animation, c’était dur de discerner ce qui reliait tout ce fatras de babioles éclectiques. Ça allait de la marionnette à doigts, aux boosters d’œstrogène, en passant par le traditionnel bouclier sensé protéger du rayonnement des téléphones portables et autres technologies suspectes. Il y avait de tout pour toute la famille et encore plus si affinité.
Mais je ne mis pas très longtemps à comprendre le point commun. Tout était articulé autour de la théorie des tachyons.
Je n’avais pas entendu parler de ce truc depuis mes lunchs avec ce chercheur spécialiste en théories des cordes. Ce mec planchait sur une pince optique, un outil qui utilisait le mouvement des photons pour manipuler des molécules d’ADN. Ça me faisait halluciner de voir à quel point des concepts qui me semblaient tout droit sorti de l’Enterprise, pouvaient paraître si simples et évidents dans sa bouche. Il m’avait ainsi expliqué comment on pouvait en toute rigueur intellectuelle, imaginer une particule se déplaçant beaucoup plus vite que la lumière. Je me mettais déjà à imaginer une arme redoutable balançant des rayons avant même que l’on ait décidé d’appuyer sur le bouton. Une nouvelle forme de machine qui pressentait les pulsions meurtrières de l’artilleur. Encore un modèle physique qui remettait en cause notre vision de la réalité. Un soir où je l’avais convaincu de tirer une taffe sur un pétard de Purple Haze, il me déballa ce qu’il avait sur le cœur. Il venait de découvrir la Théorie M2. En détruisant sa conception de la continuité et par là de tout l’édifice analytique moderne, cette Monstruosité lui avait mis un putain de coup.
Derrière les petits jeux de conversion de la masse en énergie, se cachait un monde extrêmement complexe dans lequel s’étaient perdus les plus grands esprits du vingtième siècle ; de Point Carré à De Gaulle en passant par Bohr, Schrödinger et Pauli...
La liste était longue et bourrée de génies sortis d’une autre dimension. Mais visiblement les boîtes représentées sur ce stand n’avaient pas pris les mêmes précautions et s’y étaient engouffrées sans état d’âme, profitant de la crédulité des masses.
Leur mérite était d’avoir joué quelques coups à l’avance, histoire d’être prêt à faire autant d’argent que possible dès que la chantilly tachyon prendrait. Pour cela ils avaient même déposé une marque sur le mot "tachyonized".
En revanche, je ne pouvais que constater la pauvreté de leur innovation. Ils avaient juste repris les traditionnels grigris vendus dans toute bonne toile d’araignée qui se respecte.
Si leurs arnaques allaient marcher avec les gens complètement démunis, ils seraient tout de suite démasqués par la perspicacité occidentale moyenne. Ils oeuvraient directement à discréditer cette brillante théorie aux yeux du sacro-saint grand public.
Je voulais savoir ce qu’Ali en pensait, mais il avait disparu.
Du haut de mon ingénuité la plus aiguisée, je décidai de demander à l’un des commerciaux de m’expliquer ce qui se cachait derrière ces "nouvelles phases de transformation et de guérison accélérées".
Le bougre ne se dégonfla pas pour un yuan et m’expliqua que la Tachyonization restructurait certains matériaux naturels au niveau sub-moléculaire, créant des antennes permanentes capables de concentrer les tachyons.
Pour la forme, je lui assenai qu’il devrait faire gaffe à ce qu’il racontait, quand même. Car à mettre le mot tachyon partout, il risquait de foutre les boules aux gens. Entre radioactif et tachyon, il n’y avait qu’un pas à franchir. L’énergie dont il parlait, si elle existait, avait des propriétés sûrement méconnues, puisque du point de vue mathématique, elle provenait d’une masse imaginaire.
J’avais fait mouche. Il me regarda comme si je venais de lui expliquer qu’il allait devoir sauter un repas.
Ali revint avec entre les mains ce qui ressemblait visiblement à deux copies identiques de ma mallette.
Il me tendit l’une des deux, en me demandant de deviner si c’était l’originale.
Je l’ouvris scrupuleusement en sentant la qualité du cuir. Il paraissait un peu trop neuf, mais pas assez pour que je puisse donner mon verdict.
À l’intérieur, il y avait bien mes pochettes de couleurs, des reçus de distributeurs bancaires, des stylos bousillés, des pogs Pokemon, des chewing-gums collés, ma brosse à dent, un exemplaire de «The Medium is the Massage», mes bandages de boxe thaï que je n’avais pas utilisés depuis une éternité ; un briquet décapité et une boite bizarre.
Je sortis l’intrus, que je tendis à Ali avec un petit air de fierté.
- Attends c’est quoi ce bordel, qu’est ce que c’est qu’cette télécommande de parking ? Ils ont échangé ma mallette avec celle d’un hongkongais pété de thune, qui habite sur le Peak. À ce que je sache, j’ai pas les moyens d’avoir un garage…
- Eh bien… Si je regarde dans celle que j’ai entre les mains. Elle m’a tout l’air de contenir le même boîtier.
- Quoi ? C’est du foutage de gueule !
- Mmmh… Non c’est du billard français !
- Qu’est ce que ça vient foutre là ?
- Quoi, le billard français ou cette charge de C4 ?
- N’importe quoi ! Genre, je serais en train de tenir entre mes mains une charge de C4 grosse comme une save de shit. Avec un truc pareil y aurait moyen d’atomiser le stand.
- Bien plus. La charge est entourée de Botulin.
- Botulin ? C’est quoi ? C’est pour faire de la chirurgie esthétique ?
- En un sens oui. Ah ah ! C’est une toxine qui te bloque le système nerveux et qui te tue gentiment, mais sûrement.
- Mais putain, t’es un taré de psychopathe ! J’arrive jamais à savoir si tu te fous de ma gueule ou quoi ! Tu te prends pour Docteur No ? Man, reviens sur Terre !
J’avais le sentiment que c’était la première fois de ma vie que j’étais le premier à craquer et à foutre le bad.
C’est que si il ne m’avait rien fait pour l’instant, je pressentais que cet aliéné avait déjà tout manigancé dans mon dos. Il était visiblement contant de lui, à l’aise dans ses souliers.
- T’inquiète pas pour moi. J’suis bien avec toi sur cette planète que tu appelles la Terre !
- « Sur cette planète que tu appelles la Terre !». Ça commence mal. J’ai l’impression de parler à un extraterrestre qui va m’expliquer en quoi mon monde ne mérite pas d’exister. J’aimerais savoir c’que c’est que cette saloperie. Putain, tout ça pour me rendre compte que vous êtes une bande de détraqués à tendance lourdingue. Franchement, c’est trop petit ton histoire. J’faisais confiance à Goser. J’voulais pas croire à cette parano simplificatrice qui vous fait tous passer pour des terroristes en puissance. Mais fallait pas aller chercher très loin pour qu’ça m’arrive dans la gueule. Merde !
- Non effectivement, faut pas aller chercher très loin. Il suffit de t’mettre du C4 dans la main pour voir ton vrai visage.
- Tiens, c’est surprenant…
- Ecoute moi bien, Maxime. Une guerre ne se gagne pas par la force et ça je le sais.
- Mais qui c’est qui parle de guerre ici ? Bush ? C’est de cette guerre dont tu parles ?
- Non je parle de la guerre perpétuelle. Celle qui ne finira jamais, car elle a toujours été là. Je parle de la langue. El Kalam !
- J’avais cru comprendre que ce courant philosophique s’opposait fermement à toute vision éternaliste du cosmos.
- Non, à mon avis, tu parles de la science du Kalam, qui valide l’impossibilité de l’infinité. Là je parle du souffle divin. Mais c’est vrai que c’est lié. Maxime, les événements n’éclatent pas en existence tout d’un coup sans cause.
- Quoi ? N’essaye pas de me paumer en m’entraînant là où je n’ai plus pied. C’est déloyal…
- La validité de ce principe ne doit pas être acceptée sans réserve !
- J’comptais pas l’accepter de toute manière. Ou bien, c’est quoi le plan ? Si j’t’écoute pas, tu fais péter ta bombe ?
- Non... Je veux juste être sûr que tu suis ce que je te raconte.
- Vas-y. Allonge moi ton prosélytisme de grenouille de bénitier.
- Bien tenté, ah ah ! Mais sache que comme un créateur qui crée au-delà de l’espace et du temps, mes arguments dépassent ton esprit scientifique. Ils ne peuvent être vérifiés par la méthode scientifique. Tu pourras tenter ce que tu veux, comme le firent beaucoup de mathématiciens. Mais tu te retrouveras à 70 ans, au mieux, le bec dans l’eau, ou au pire, dans un asile.
Un sénégalais passa. En me regardant d’un air circonspect, il demanda à Ali : « Frère, le Coran est-il créé ou incréé ? ».
- Que le réel soit déterministe ou non, je m’en fous. Ce qui compte, c’est qu’il soit en mouvement !
Répondit-il l’air ennuyé.
- Mouais, c’est vrai… mais putain, ça ne m’explique toujours pas ce que je fous avec une charge de C4 dans les mains. Si il faut passer par ce genre de conneries pour comprendre que dieu existe, non merci. Je préfère encore que vous fassiez tout péter. J’ai cherché dieu au fond des nombres transcendantaux. J’l’ai pas trouvé… C’est pas avec de l’explosif que je vais changer d’avis.
- Ce que tu as tendance à oublier c’est la partie chronologique des mathématiques. Vous, les occidentaux, vous vous braquez sur cette discipline, en l’observant avec l’œil de la technicité. Vous la considérez comme une somme de savoir en perpétuelle expansion. Comme si c’était une construction moderne à laquelle vous vouez un culte plus ou moins conscient. Mais là où vous vous perdez, c’est lorsque vous écartez complètement sa dimension temporelle. Vous préférez vous intéresser à votre révolution française plutôt qu’à l’étude objective de vos véritables penseurs. D’ailleurs, j’en veux pour preuve le gâchis inégalé qu’a été le dix-neuvième. Les conséquences de ce siècle désastreux ne sont pas prêtes de finir. Le vingtième n’était qu’une mise en bouche… Vous êtes tellement fiers de votre culture que cela vous rend narcissiques aux yeux de vos voisins. Mais cette logique s’applique pour vous tous, occidentaux. Si vous nous attendrissez de temps à autres, j’aime autant te dire que vous passez tous pour des cons prétentieux, qui gâchent ce qu’ils ont obtenu au prix de tellement de vies humaines. Tellement de gâchis… pff… Les mathématiciens font rarement de vieux os de par chez vous. Le fait même qu’encore maintenant vous sépariez les disciplines dites littéraires des sciences, est une hérésie qui vous vaudra d’aller vous faire chatouiller les pieds en enfer.
- Ben voila, le mot est lâché : l’enfer !
- Ah ah ah ! Pour te donner un exemple concret. Le bon sens commun attribue l’invention du zéro à la civilisation musulmane.
- Ouais, je sais c’est une forme de charité de la part de la propagande scientifique de masse. C’est un raccourci qu’il faut creuser un peu plus loin pour savoir que ça vient des babyloniens.
- Plus précisément de notre dialogue ininterrompu avec les hindous. Qui eux même entretiennent une discussion vitale avec le monde asiatique. Les babyloniens ont introduit le concept, mais ne lui avaient jamais donné de nom. C’est en donnant un nom que le souffle prend forme dans le réel.
- Ok, on y vient, tout ça pour dire que tu ne peux pas blairer l’anglais qui est une langue tellement saine que tout le monde la parle sans pouvoir y faire quoi que ce soit ? C’est de cette guerre là que tu parles. N’est ce pas ? Tu ne peux pas digérer que l’empire américain, qui se revendique comme le successeur des romains, a en fait un véritable visage grec. Il brille tellement que, comme les gaulois l’ont fait il y a plus de 2000 ans, on y adhère tous en secret…
- « Tous », c’est vite dit. Hé hé… L’histoire fournit d’autres exemples. Tu remarqueras que les arabes de l’époque ont bien su profiter de leur petit penchant consumériste. Cet empire grec que tu aimes tant, s’est désintégré en quelques décennies…
- Pour être repris avec encore plus de classe par les Perses qui eux, savaient y faire avec l’argent.
- Finalement, on est d’accord !
- Ouais, mais reprends ta merde !
Sa boite de Pandore commençait à peser dans mes mains, je lui tendis la bombe, en lui faisant comprendre que je l’avais déjà tenue trop longtemps pour rester sain d’esprit.
- C’est bien ce que je pensais. Goser m’a dit beaucoup de bien de toi. Et je commence à penser la même chose. Allez ! Viens, on va boire une bière dehors et je t’explique tout ça !
Nous sortîmes de cette foire pour en rejoindre une encore plus grosse.
Le même genre de melting-pot s’adonnait à la dégustation de cette omniprésente Tsingtao sous une sorte de garage d’usine rouillée.
Des bistrés imberbes, des boucanés aux yeux oblongs, des brunis aux cheveux cramoisis, des cafés au lait aux lèvres charnelles, des cuivrés à la mine illuminée, des foncés au regard fluorescent, des hâlés au cou altier, des noirâtres gigantesques et des tannés en costard cashmere s’enquillaient des litres de mousse dans un brouhaha post-babylonien.
Je me rappelais les prêches de mon prof de biologie alcoolo qui nous incitait à nous biturer entre les cours. Il aimait nous dire que, « là où toutes les créatures vivantes se rejoignent, c’est sur leur respect pour la levure ». C’était sûrement parce que je n’avais jamais compris cette phrase que je l’avais gardée dans un recoin au cas où elle prendrait soudain tout son sens.
La serveuse avait oublié les cacahuètes anti-cancérigènes. Celles que l’on attrapait avec les baguettes au lieu de fumer des clopes.
Ali se retourna pour alpaguer la fautive.
Histoire de lui couper l’herbe sous les pieds, je ne lui laissai pas le temps de se retourner pour l’attaquer de plus belle.
- C’est pas la peine de prendre des airs de seigneurie pour m’expliquer que vous me faites pas confiance. Franchement le coup de la bombe, il m’est resté au travers de la gorge comme une arête dans une fondue au poisson.
- Oh ! Mais qu’est ce que tu crois ? Que l’on peut faire fluctuer des millions de dollars à la barbe des gouvernements sans avoir à faire péter les trouble-fête ? C’est comme tout. Régulièrement, il faut nettoyer.
Avec un retard hallucinant, je commençais à discerner à qui j’avais vraiment affaire.
Je lui avais lissé les angles, par respect pour Dawn. Maintenant je cernais sa réelle fonction. Il était le moteur commercial du vice. La moelle essentielle à l’équilibre de l’organisme. Mais de quelle organisme ?
Il poursuivait avec encore plus de conviction.
- Je n’ai pas envie de laisser ma place à un plus con que moi pour qu’il se fasse des couilles en or. Si on se laisse faire par les incompétents et les acharnés de la médiocrité, ils vont finir par prendre toutes les places.
- Tu veux piquer une place aux médiocres ?
- Je ne peux plus proposer la même chose à ma famille. Il me faut revêtir l’habit du mec qui innove par ses méthodes dans ce conformisme omniprésent.
- Je ne sais pas si c’est si innovant que ça de faire joujou avec du C4.
- Non, effectivement. Mais tout dépend de la manière et du mobile. Tu auras beau chercher au plus profond de tes peurs, tu n’arriveras jamais à me comprendre. Ce n’est pas parce que je te parle en çéfran que j’en suis un. Loin… Loin de là ! Ce que tu commences à voir, c’est ces histoires ressassées de bébés dans les micro-ondes. Pff… Si vous croyez que c’est ça l’horreur !
- Ben, c’est vrai que ça m’avait un peu perturbé cette histoire. J’avais…
- L’horreur, la vraie, c’est l’accumulation de ces petits détails qui transforment ta vie en cauchemar. C’est toutes ces merdes qui deviennent si évidentes et habituelles, que l’on finit par être sûr qu’elles se perdront dans le passé, que personne ne prendra le temps de les relater. Parce que ce qui restera, c’est les bébés dans les micro-ondes !
- Les médias sont si cyniques. Qu’est ce que tu veux y faire. C’est…
- Et pendant ce temps vous cherchez à renouer le dialogue. A faire des opérations marketing de réhabilitation de telle ou telle ancienne colonie. Alors que la conversation est terminée depuis longtemps. Le cas clinique est atteint depuis assez longtemps pour qu’aucune mémoire ne puisse comprendre ce qui c’est vraiment passé.
- L’année de l’Algérie. C’était…
- Vous feriez mieux de réaliser que vos femmes sont déjà pleines de complexes face aux canons des médias.
- Hein ? Qu’est ce que tu racontes ?
- Santé !
Il s’était calmé. Sa pelote de poil était ressortie pleine de bile et de sang. J’avais du mal à discerner de quel animal il n’avait pas digérer la fourrure.
Ce qui était évident, c’était que si je voulais faire des affaires avec cet énergumène venu de l’enfer, je devais mettre de coté ma fierté et arrêter de trop le titiller.
- Santé.
- Tu as des facilités de broking chez Uniform ? Si j’ai bien compris…
- Ca se peut.
- Ok, ça recommence…
- Non, non ! Oui, j’ai des privilèges sur certains ordres de courtage.
- 27 ans…
- Quoi ? 27 ans ?
- Rien, rien. Et tu as accès aux dossiers des analystes ?
- Mouais on peut dire ça comme ça.
- Comment ça ?
- Nos conseillés ne sont pas des humains, alors on les appelle plutôt des CBR, Cased Base Reasoning. Avant, ça servait juste à détecter les vagues de fraudes à la carte de crédit, en repérant des patterns bizarres dans les flux de transactions. Maintenant ça a beaucoup changé. Beaucoup…
- C’est quoi ? Des logiciels ?
- Ouais, c’est des codes évolutifs. Des intelligences artificielles. Qui ont besoin d’un petit coup de pouce extérieur.
- C’est là où tu interviens ?
- Et du coup c’est assez dur d’expliquer ce que je fais concrètement… Je parle à des gens. Je… Je passe beaucoup de temps à envoyer des mails. Et… je…me tiens informé.
- C’est marrant, je fais la même chose.
- Ouais c’est vrai ? C’est marrant…
- Bon alors, comment on les fait disparaître ces dix millions ?
- Si j’ai bien compris, tu as deux associés sur Hong Kong. Ils sont venus lundi dernier ouvrir des comptes chez Uniform. Je ne te raconte pas le sujet de conversation pendant toute la semaine. Et t’as vu son turban ? Et t’as vu sa barbe ? Tu crois que je devrais me laisser pousser la moustache ? Pourquoi ils sont venus chez nous ? Ils ont l’air de rien piger à ce que l’on fait. Enfin tu imagines, on est plus habitué à voir des pingouins.
- C’est encore une fois là où tu interviens. Laisse moi t’apprendre un truc de vieux renard. Vous êtes trop impatients, vous les jeunes. Vous pensez que vous pouvez attraper n’importe quoi, simplement parce que vous le voulez. Mais ça ne marche pas comme ça, il faut dû temps pour accomplir quelque chose. Il faut du temps et de l’assiduité. Votre impatience vous rend fainéant. Tu aurais du tout faire pour hypnotiser tes collègues et ainsi faire diversion. On n’avait pas pensé au fait que dans vos tours carrées vous êtes de vraies pipelettes qui s’ennuient. Et qu’évidemment un hadj pakistanais risquait de vous tirer de votre monotonie pour un peu trop longtemps. Surtout en ce moment.
Si je ne l’arrêtais pas il était reparti pour me parler de ce qui ce passe réellement dans les cités en France, ou bien que la vague à Banda Aceh était un avertissement d’Allah…
Je préférais le ton qu’il prenait quand il parlait boulot. Au moins là c’était clair, on était au même niveau. J’avais envie de lui dire : « Tu sais, vous êtes trop impatients vous les vieux. Vous pensez qu’il s’agit de nous matraquez les oreilles pendant des heures pour que l’on soit d’accord avec vous ».
Je me refrénai et le repris dans son grief.
- Ne t’inquiète pas. J’suis pas un branque !
- Un quoi ?
- Un gros handicapé. J’ai fait le nécessaire pour écarter tout soupçon. Maintenant, au bureau, ils sont tous gagas de culture musulmane. Ils ont trouvés qu’Azfal avait la classe. Mon collègue japonais s’est même teint la barbe en blanc. Y a plus de sales blagues sur le cliché musulman égal terroriste. Si ti vois c’que j’veux dire…
- Et si… Et si il y avait une enquête ?
- Bien sûr que si il y avait une enquête, ils se souviendraient peut être de quelque chose, mais pour l’instant ils n’ont aucun soupçons.
- Mais c’est encore pire ce que tu dis. S’ils s’y intéressent, maintenant tout le monde va se battre pour s’occuper d’eux. Et il faut que ce soit toi qui les encadres.
- Qui les encadre ? Oh ! Doucement, j’suis pas leur nounou. A ce que j’en ai vu, ils n’ont pas encore l’âge de ne plus pouvoir aller faire leurs commissions tout seuls. Je calculerai juste le système idéal pour que l’argent circule facilement entre vos deux intermédiaires. Ensuite ils n’ont pas besoin de venir passer prendre le thé tous les après-midi. L’histoire est close.
- Et toi, comment tu vas faire pour être clean la dedans.
- Pas de souci. On est tous trop fainéant pour s’épier les uns les autres. On a déjà assez à gérer nos propres tâches, c’est pas pour s’intéresser à ce que font les autres. Personne ne regarde jamais ce que je fais.
La réalité était plutôt que je faisais tellement de trucs à la fois que je pouvais toujours aisément basculer sur quelque chose d’autre.
Les réseaux de neurones mettaient seulement quelques heures à trouver la solution optimale d’un problème d’optimisation de portefeuille basé sur des actions périodiques. Il suffit juste d’ajouter un second portefeuille et de se débrouiller pour que l’argent du premier se perde dedans.
Ali continuait à parler, mais je ne l’écoutais plus. Je pensais à ce que j’allais raconter à Iro pour justifier ce week-end sans nouvelle. Je devais toujours lui faire un rapport détaillé de tout ce que je faisais lorsqu’il savait que j’étais à HongKong. Alors lorsque rien ne venait, il édifiait tout de suite des théories abracadabrantes articulées autour de mon hypothétique pouvoir de séduction. Comme quoi il aimerait bien lui aussi pouvoir rentrer avec des femmes différentes tout les vendredis pour revenir le lundi, fatigué d’avoir eu du sexe au bord de la plage.
Lorsqu’il comprenait qu’il devenait lourd, il passait au kidnapping par des coréens.
Ali avala une cacahuète de travers au moment où mon téléphone sonna. C’était Iro.
Il fallait que je rentre darre darre sur HongKong. Quelque chose de gros était en train d’arriver chez Uniform. Nos bureaux dans la Skyline Tower étaient en pleine restructuration, on avait bougé du 35 au 25ème étage.
Mon pédant à barbe blanche devenait fou. Il disait que cela dépassait tout ce qu’il avait pu imaginer depuis ces vingt dernières années ; un truc encore plus gros que l’industrialisation de la psychanalyse en Chine, ou que la naissance du Christ sous les sakuras de Yoyogi park.
J’espérais que ce n’était pas encore une de ses mises en scène pour m’annoncer que sa femme venait de vendre un lot de faux Guerlain sur eBay.
Notes
1. The Hang Seng Index comprises different stocks that are representative of the whole Hong Kong market.
2. M-theory is a solution proposed for the theory of everything which would combine all five superstring theories and 11-dimensional supergravity together. According to Dr. Edward Witten, who proposed the theory, mathematical tools which have yet to be invented are needed in order to fully understand it.
