IV

From WikiDusk

Craziness


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With C= 1 , when (a1-a2)(b1-b2)<0 ;|v|> 1 ; M2< 0 ; M imaginary.


Fig 17. Speed and Weight of a Soliton (Zhahaluph, B., E., et al. (2005). The Theory of Solitons. Quantum Physics of Nature, n°1149)





Le tendron de Sigma Investment venait tous les mardis après midi pour essayer de nous vendre son pourcentage sur un portefeuille américain consolidé par une ribambelle de startups en tout genre dans le domaine énergétique et médical. Le boss m’avait mis sur ce coup, appréciant que mes Pakistanais dorés continuent à injecter leurs millions mensuels.


Franzika avait commencé ces petites visites après la deuxième vague d’épidémie de pneumonie.

On n’avait encore jamais vu la frimousse de cette commerciale en Celine. On se contentait de reluquer comme des rats cet opulent cul d’Européenne qui roulait dans les couloirs de la boite.

La hiérarchie lui avait demandé de faire un rapport sur les problèmes potentiels de compatibilité entre les législations américaines et chinoises. J’avais dont été chargé de montrer à cette petite jupe trempée dans le Shalimar de quoi il en retournait.


Elle vint me voir personnellement par la suite, accompagnée d’une chinoise d’au plus 20 ans, mignonne et elle aussi trempée dans un parfum de luxe que je ne parvins pas à reconnaître.

Franzika semblait extrêmement mal à l’aise, troublée…

L’idée que je pus lui plaire me passa par l’esprit… Je me souvenais l’avoir déjà croisée dans le lobby lors d’une de mes pauses à 4 heures. J’avais en effet pour habitude de prendre une pause pour me détendre un peu en fumant une Malboro menthol et en avalant un Double-Decker aux Amphétamines allégées. Cet après-midi là alors que j’écorchais la plaquette plastique contenant les pastilles, je sentis les effluves de son Shalimar. Elle se tenait dans le coin du salon, chaussé de talons aiguille noirs et lisant le « Stock Control Times » - un journal pour les sharks de la finance. Elle était ravissante, et inclina légèrement la tête sur le côté pour me faire un petit sourire que j’eus du mal à lui rendre. Le verre à la main, je tentai de faire le mec décontracté mais à l’intérieur de moi c’était le tsunami. Ça tremblait de partout… Si longtemps que je n’abordais personne, moi qui n’avait jamais vraiment été un gosse beau de boite ni un séducteur né. Et malgré que les Amphétamines est la vertu de rendre social, elles ne me furent d’aucune aide. J’étais trop fatigué pour prendre sur moi et tenter une quelconque approche. Je me sentis minable. J’étais un lâche. Pour me rassurer, je me dis que sous ce regard bleuté venant me caresser l’égo dans le sens du poil se cachait peut-être un bec de lièvre ou pire un menton fuyant !

Satanés masques que l’on nous forçait à porter… Hong Kong était devenu comme un bled du Moyen-Orient intégriste. Le SARS me poussait à bout. Les virus devenaient une putain de fléau du niveau des religions.

Depuis qu’on nous avait confinés dans cette satanée Skyline, je devenais complètement barge et même pire que ça, je commençais à oublier ce que c’était… Draguer, séduire, caresser, parler, embrasser, échanger, griffer, mordre, léchouiller, jouir, tous ces mots commençaient à prendre un sens abstrait. Tous, dans mon département nous souffrions du même mal, de cette platonisation de nos pratiques, de nos pulsions relationo-sexuelles. Le concept de partenaire se réduisait à quelques photos numériques, un vague souvenir, une culotte sale dans un tiroir de bureau… On était comme des taulards en rut. Je souffrais d’un grave manque de tendresse et je trouvais le substrat dans la meth, ou dans mes barbituriques du soir. Leur apport m’était capital, je maintenais un équilibre artificiel et branlant.


Pourtant, dans mon bureau c’était du tout cuit. Là, j’avais vraiment un ticket…

Il aurait été ridicule de faire le difficile d’autant plus que j’avais vraiment envie de baiser.

Laisser aller les choses, ne pas me laisser prendre à son jeu tout en imposant le mien, être spontané et très vite elle ferait glisser son masque pour s’emparer de mon âme en détresse.

Carina m’en avait montré la preuve lorsque j’avais fait mon Master en mathématiques financières à Stockholm. Ravaler mon amour propre pour laisser parler le second Maxime. Celui qui naviguait librement dans le royaume des morts et de la renaissance. Voilà la seule personnalité sur laquelle je pouvais compter pour éviter de passer pour un médiocre qui s’agrippe à la gente féminine éduquée.

Bref, il faillait jouer les règles basiques de la séduction, mais vu qu’en plus de ne pas baiser, les dernières personnes avec qui j’avais eu des rapports étaient toutes des putes, j’avais besoin d’un reconditionnement psychologique.


Fransiska attaqua direct sur les incohérences présentes dans notre contrat de dégrèvement de responsabilité en cas de perte de plus de 50% des capitaux injectés après taxation. A vrai dire je savais de quoi elle parlait, mon boss avait vu juste, j’étais un expert en la matière. Je ne l’écoutais pourtant qu’à moitié ne pouvant m’empêcher d’imaginer son visage sous le masque. Elle ne semblait pas avoir de double menton.

Incapable de me concentrer sur ces produits financiers évolués, je prétendis avoir ma petite idée sur le sujet et l’invitai à en discuter au Pacific Coffee du 34ème étage.


Posant le dossier sur la table en tek, elle croisa les jambes et se reposa dessus en voûtant le dos.

Elle me tendait le piège de la séduction. En se rabaissant ainsi, elle voulait voir si j’allais ou non assumer ma position de male dominant et résister à la tentation de toute relation intime. C’était un test, le test du Shalimar et des portes jartelles contre la testostérone refoulée et les couilles pleines. Si je cédais à cette séductrice avide de pouvoir, j’allais être à sa merci pour le contrat et cette araignée me transformerait en son esclave. Je me répétais ce mantra en boucle « Ne laisser aucune prise aux griffes de son aura sexuelle de chienne en chaleur ».

Je n’en menais pas large, mais je repris d'un ton professionnel et froid que la Sigma n’avait pas accès aux outils de planification législative de notre cabinet.

Ses yeux rivés sur moi, sa main passait nerveusement dans sa permanente reluisante, mes propos puérils l’agaçait. Pour couper cour à ma lancinante complainte, elle se leva brusquement, renvoya son assistante et passa sa veste Chanel pour me faire savoir son envie d’aller ailleurs. Cette Fransiska était une control Freak qui avait le culot de prétendre qu’à ce rythme notre boite serait phagocytée par un consortium à haut risque…

Mon rire résonna contre les parois de l’ascenseur en acier. C’est qu’elle avait même de l’humour… Ou du cynisme… Je n’arrivais pas à la cerner… L’atmosphère entre nous se détendit malgré tout. Je commençais peut-être à lui plaire pour de bon ?

A peine assis autour d’un Granualdo Mocca, elle embraya sur les rumeurs d’une nouvelle réévaluation du RMB chinois. Mon regard s’accrocha à son pendentif en forme d’Ankh doré incrustée sur une étoile en saphir.

Si je savais que les hautes sphères de la finance tentaient le maximum pour que cette rumeur se calme et éviter tout mouvement spéculatif de masse, je ne savais pas où elle se situait vraiment. Elle semblait vouloir être conciliante, voire attentionnée à mon égard.

Jouant moi aussi le double jeux, manipulable et expert, elle était peut être finalement tombée dans le panneau. Elle essayait maintenant de m’aider en me prenant sous son aile. Pour en avoir le cœur net, je devais aller plus loin : elle me refilerait peut-être des tuyaux.

Une bande d’étudiants sortirent de l’ascenseur comme un troupeau de bétail. Leur entrée dans le bar fut aussi discrète que la rencontre d’un Boeing et d’un centre financier. Ils parlaient un anglais international bruyant et dominé par un jeune américain qui ne se sentait plus pisser. Ultra sûr de lui, il lançait tout ce qui lui passait par la tête. Il savait que de toute manière personne ne viendrait le corriger sur sa langue maternelle et que peu importait le fond de sa pensée. Ce qui prévalait, c’était qu’il parle et que du coup, sa cour apprenne.


Franziska était une allemande élevée aux States qui maîtrisait l’art de la séduction. Ne prêtant qu’une attention limitée aux pachydermes et à leurs propos stériles, elle me fit l’exposé de toute une rafale de concepts liés au « sleazy investment». C’était un véritable zoo. Des araignées, des serpents, des scorpions, partageaient un écosystème aride où chaque prédateur avait atteint le paroxysme de la survie et du fonctionnalisme. Une putain d’artillerie de pointe pour se frayer un chemin dans la jungle du control.

Un consultant New Yorkais m’avait briefé sur ces méthodes hybrides mais se mots résonnaient dans ma tête sans que je puis vraiment les mettre en ordre. L’envie me vint de prendre un supplément chimique de concentration pour accrocher à son récit en évacuant la hausse de testostérone que je subissais. Ca ne faisait pas sérieux, la duchesse se serait encore offusquée en m’écrasant du regard. Je pris encore une fois un air sérieux et intéressé en reposant mon menton sur la paume de ma main droite, le coude plié vers le haut.

Je lâchais des « right, indeed » , « very accurate analysis » pour la conforter à croire que je portais intérêt à son monologue financier.


Soudain, un cri d’excitation qui émanait du groupe d’étudiants la fit se retourner. Elle fit une grimace lésée. Les traits de son visage s’écrasèrent sous le poids de son age. Toutes ses années d’éducation stricte semblèrent resurgir dans son esprit. Tant d’années passées loin de cette insouciance grotesque qui autorisait aux gens sans éducation de se lâcher en public, de montrer leurs émotions frivoles. Elle semblait déborder de rage et d’envie, elle qui dans le fond devait être si coincée – un petite pisse sec ?, une bourgeoise pète mou ? – qu’elle en débordait de faiblesse.


J’eus immédiatement envie de la baiser. Son attitude m’inspirai violence. Je me vis la prendre comme un animal sur la table en tek, je me vis l’obliger à crier lui labourant le fion, dégorgeant mon poireau entre ses cuisses.


Elle se ressaisit, gênée de m’avoir montré un carte en trop de son jeu. Ses yeux recroisèrent mon regard bien campé, je compris qu'elle tentait à nouveau de me circonvenir… Ces airs de princesse ne trompaient pas : son regards suave bercé par sa voix en satin ; petit vent de Cupidon qui m’apportait de longues jambes qui se croisaient et se décroisaient tout en précipitant mes sens dans la profondeur de son entre.

Tout ce qui nous entourait sembla avoir disparu. Ni les étudiants, ni les autres clients ne pouvaient troubler la contemplation du délicieux paysage assis face a moi.

« J’aime l’assurance des hommes, il s’en dégage un intense sentiment de sécurité » - peint-elle du bout des lèvres, le regard agrafé sur moi.

Elle repéra évidement que mes yeux sautaient de son visage a ses jambes. Un sourire se dessina ; celui d’une séductrice ayant verouillé sa prochaine victime et s’apprêtant bientôt à frapper.


Fransiska immobilisa délicatement sa jambe contre mon genou, provoquant à l’instant même une décharge électrique dans mon système nerveux ; un pré-orgasme. Quelle douleur pour mon corps pétulant d’androgènes.


L'intérieur de ses cuisses fermes évoquait une caverne aux exquises douceurs, la naissance de sa robe, remontée sur le haut, un mystère insondable qu'un bas marron venait trancher en deux tons subtils.

Ecartant encore un peu les jambes, dans une impulsion anodine, elle me fit découvrir le fond de cet antre ; une bande de tissus rouge comprimée par sa vulve.


Je restai figé un long moment face à ce tableau.

Assez longtemps pour qu’elle se sente obligée de m’en faire la remarque.

« Je suis flattée que vous aimiez tant le rouge, mon cher Maxime !»

C’était la première fois qu’elle me tutoyait et pourtant je ne réussis à sortir de mon mutisme contemplateur. Je bandais démesurément, j’en avais presque mal… Cela faisait tant de temps que je ne bandais pas comme ça, je me sentis être à nouveau un ado découvrant son corps.


Elle, lascive, posa son regard insistant sur cette déformation qui déchirait presque mon pantalon. Je me levai d’un bond du fauteuil pour aller la rejoindre et l’agripper d’un bras par la taille.

Elle se colla contre moi et sa main experte me caressa avec discernement.

La banquette légèrement inclinée nous protégeait des regards. Elle libéra donc mon sans pudeur de son fourreau trop étroit.

J’adoptai un air décontracté et sur de moi, mais mon cœur insufflait à chaque battement un peu plus de sang chaud à ma trique. Elle exploserait sous peu. Je ne contrôlait rien…

Mon sexe tendu dans ses mains, elle me regarda en faisant des gros yeux. J’avais la bouche entrouverte et je demandais conseil à mon double inconscient. Que signifiaient donc ces orbites écarquillées en une interrogation inquisitrice?

Mon infidèle sur-Moi, vert de jalousie, était visiblement allé faire un petit tour ailleurs. Sans moyens, je me concentrai pour sortir un « whaAaAaAat ?? » gargarisé par mon indécision à choisir entre le plaisir et la gêne. Elle regarda le sol pendant quelques secondes d’un air déçu et arrêta de m’astiquer. Revenant à la charge en soufflant, elle lâcha le chibre et me demanda si je faisais partie du réseau.

« Quoi ? !, Quel réseau ? de quoi tu me parles salope ? » - vibra dans la partie primitive de mon cerveau.

J’esquissai ensuite un petit sourire de self-control et fis le malin en lui répondant que j’en faisais évidement partie. Un peu, j’insistais, plus que n’importe qui en ce bas monde !

Soufflant encore plus fort, ses sourcils faisaient un véritable V ; un V comme Vocifération ! Elle se leva en me regardant de haut comme si j’étais un abruti dégénéré. Elle fit demi-tour en reprenant son dossier et s’éloigna en claquant du talon.

Je ne m’étais pas payé une érection comme ça depuis des années et voilà que je me retrouvais comme un con, planté sur ma chaise la braguette ouverte, prêt à jouir, et son cul, son cul s’éloignait en tortillant lascivement chaque hémisphère pour éviter la foule.

Et puis merde, de toute façon cette scientologue à tendance pharaonique prononcée n’en avait rien à foutre ni de moi, ni de son taf, ni de rien.

J’en arrivais à me demander si je n’allais pas moi aussi monter ma propre école de pensée pour névrosé en recherche d’identité. Sans scrupules. Un truc de paranoïaque total qui permettrait à ses membres de vivre éternellement en se suçant la bite tous les matins. Genre je voyais déjà la pub :

« Rejoignez le temple de la libération et oubliez votre passé de dominé. Votre langue vous trahi au plus profond de votre être. Par le fait même de parler, vous êtes l’agent d’une machine qui contrôle les esprits humains. Venez et faites-nous don de votre langue, de vos yeux et vous serez libérés ! ».



C’était comme cette bande d’allumés qui s’étaient persuadés que l’histoire de l’humanité pouvait être résumée par les grandes lettres de la lutte entre les chiens et les chats. Ils pensaient que les chats étaient des divinités qui avaient façonné des chimpanzés à leur image. Mais que leurs desseins étaient perpétuellement entravés par les relations qu’entretenaient leurs créatures avec les chiens.

Ces derniers, en étant esclaves des hommes, dépassaient leur servilité pour atteindre le même niveau d’implication dans l’évolution de l’espèce. Ils nous éduquaient ainsi à la logique évolutive qui nous avait engendré et nous donnaient les clefs de notre asservissement génétique. Cette cabale polluait les news-groups1 de l’entreprise en envoyant des bait-mails2 avec des adresses qui passaient les filtres anti-spam. Ils multipliaient les exemples de personnes devenues célèbres, riches et puissantes, en s’étant délibérément laissées contrôler par leur chat. Evidemment ils demandaient de l’argent pour adhérer à leur organisation et en compensation, ils vous promettaient la compréhension du monde dans lequel vous viviez. Leurs mails étaient toujours agrémentés de jolies photos attendrissantes de petits chatons et autres chiots à grosses patoches.

Je devais avouer que je m’étais souvent ressaisi, réalisant avoir passer 5 minutes devant, sans bouger, sans penser. Coup de Taiko, Ka, silence… 3

Mais il fallait quand même y aller mollo avec les théories du complot. C’était intéressant de temps en temps, mais là, des toutous et des minous, quand même, ils commençaient à me les casser avec leurs analyses alambiquées.

Iro, qui depuis quelques temps n’arrêtait pas de parler de robot, avait souscrit à un abonnement de 6 mois à ce club des paranos du dimanche. Il parlait au téléphone avec sa femme restée sur la partie continentale de l’administration ; cela durait des heures interminables à se demander si oui ou non il fallait vendre le petit porte-clefs GPS rose qui envoyait du gaz lacrymo, ou si le virement avait bien été encaissé sur le compte en US dollars. Leur chat déprimait car son Aïbo était tombé en panne et les pièces de rechange n’existaient plus. Ils ne s’étaient pas vus depuis 4 mois. Depuis que le SARS 2 avait refrappé Kowloon, nous n’avions plus le droit de sortir de nos buildings. La tour avait été isolée en attendant que cela se calme. Alors je suivais d’une oreille curieuse ce dont il retournait. Ça ne m’avait pas l’air très excitant cette affaire, mais mon système attentionnel, affaibli par ces heures passées à lorgner le marché des produits financiers pharmaceutiques, mendiait n’importe quelle bribe de conversation entre êtres humains…

Enfin bref, toujours est-il que je ne comprenais pas comment on pouvait bien dépenser autant d’argent dans un club aussi détaché de tout et de rien à la fois. Il devait sûrement y avoir une dimension que j’avais complètement occultée chez mes associés, si flasques et insipides, ne semblant pas ébranlés pour un sou par les récents événements. Je les avais pris pour des larves voraces et pourtant ils étaient capables de se rattacher à une idée aussi dénuée de sens que de retour sur investissement. Les organisations caritatives pour les orphelines au Bangladesh devaient se tenir à carreau : attention, maintenant il y avait l’organisme pour le discernement de la lutte toutou/matou !





Il y avait aussi ces histoires qui circulaient sur ces réfractaires au Web, trouvés raides morts chez eux fixant le lointain au travers de leur fenêtre. Si beaucoup en avaient entendu parler par le bouche à oreille, le phénomène n’était pas isolé.

Les premiers spécimens étaient apparus à Tokyo.

J’avais ressenti cela lorsque j’étais allé voir Mat à Shibuya. Il avait pris en grippe les tuyaux de l’information et les considérait comme une menace. Alors il s’était mis à écrire des histoires complètement délirantes sur ce qu’il voyait lorsqu’il regardait ce qui se passait en face de chez lui. Il était pris d’hallucinations récurrentes où le monde était réglé comme une horloge et où son devenir était rattaché au bon vouloir d’une entité supérieure. Fort heureusement, son appétit pour l’écriture conjura son obsession en y insufflant un regard critique.

Il avait finit rapidement par changer son mode de vie. Il arrêta de se déconnecter en recommençant petit à petit à répondre aux mails et en utilisant le web sur son téléphone portable. Cependant, sa guérison était exceptionnelle. Dans son immeuble, il ne comptait plus les portes qu’il n’avait jamais vu ouvertes.

Le signe ne trompait pas. Il était entouré de zombis qui avaient pris leur paranoïa au sérieux sans avoir établi de plan de secours pour revenir dans le monde réel.

On se demandait bien pourquoi beaucoup finissaient par en crever. Lui avançait que ça venait simplement d’une sous–alimentation poussée à l’extrême. A force de ne rien manger et de ne rien boire d’autre que de la bière, leur cerveau commençait à faiblir. Cela alimentait le cercle vicelard, les entraînant de plus en plus profondément dans les bas-fonds de leur phobie.

La police avait lâché ces cas en pâture aux journalistes.

Ça commençait à apparaître à la même fréquence que cette odeur de mort qui se rependait dans chaque étage des résidences de toute bonne agglomération digne de ce nom.

Les maxillaires des journalistes avaient mâché le scoop comme du pain béni et le phénomène avait été recyclé très rapidement par une bande de petits malins qui avaient senti le filon super juteux. Ils avaient compris comment attirer dans leurs jupons les masses grandissantes de traumatisés de l’information. Ils avaient répondu brillamment à la question en montant une organisation, à première vue fort respectable, proposant de vous protéger des effets néfastes de la résonance de l’information. À leur appui, une rafale de scientifiques chevronnés ayant publié un tas d’articles, prouvait que le phénomène était bien réel.

Ils passaient même de la pub sur les écrans des ascenseurs de notre building. En l’espace de quelques semaines leur message était passé à tout le monde. « Vous n’êtes pas seul à vous méfier du flux submergeant d’information qui colonise chaque millimètre cube d’espace terrestre ». Overwhelming!

Ils proposaient ainsi une sorte d’éthique du comportement à respecter pour ne pas entretenir ce phénomène de résonance. Ils ressemblait légèrement aux mouvements écologistes, en beaucoup mieux implantés. Mais comme d’habitude, même si ils se défendaient d’être piégé par leur propre marketing, ils étaient totalement dépendants du système qu’ils condamnaient. Le plus grave c’était ce logiciel qu’ils vous poussaient à utiliser. Il était sensé contrôler le flux de donnés qui vous atteignait et ainsi le rendre « synchronique ».

Cette saloperie était ni plus ni moins qu’un spyware4 ultra intrusif, qui leur permettait de récupérer les informations fiscales de leurs adeptes.

Ils se défendaient comme des chefs en désinformant et en ridiculisant leurs détracteurs. Nous savions bien qu’ils se foutaient de la gueule du monde, mais ils le faisaient avec tellement de classe qu’ils continuaient à séduire les masses désabusées. Nous avions découvert la vérité avec Iro. Sa femme utilisait leur logiciel, pensant que cela rendrait l’appartement plus Feng Chui5.

Avec l’aide d’un informaticien de Recursiva, une boite mitoyenne à Uniform, nous prîmes le contrôle de la machine de Miki pour décortiquer le monstre. Il ne fallu pas moins de cinq minutes à l’expert pour détecter une fuite assez discrète qui utilisait le nouveau système de synchronisation de l’horloge de Windows. Après décompilation de l’exécutable, il nous confirma son obscure conception.


- 90 percents of the source code is coming from amorphous grouping of teenage hackers.


Je ne comprenais pas comment il pouvait savoir des trucs pareils. Mais je lui faisais certainement plus confiance qu’à cette bande d’hypnotiseurs.





Je n’avais plus entendu parler de la société Sigma depuis mon rendez-vous avec Fransiska. Pour une raison obscure à mon boss, ils ne nous avaient plus jamais contacté.

Je n’arrivais pas à me faire à l’idée que cela pouvait avoir un quelconque rapport avec ce qu’il s’était passé entre elle et moi au Pacific Coffee.

D’ailleurs que s’était-il passé réellement ?

Elle m’avait laissé en plan comme une merde parce que je ne faisais pas partie du réseau…

Il y en avait tellement des réseaux, que je ne savais pas duquel elle avait voulu parler. De toute manière je ne voulais plus de cette soupe à bas prix, de cette purée de poix qui ravageait ma confiance en l’autre.

J’en venais même à douter des véritables motivations et activités de mon plus proche collaborateur. Iro me semblait passer un peu trop de temps avec les gros calibres d’Unicom, la société jumelle d’Uniform. Que pouvaient-ils bien se raconter ? Des histoires de robots, ou des histoires de femmes ? Ou alors parlaient-ils des motivations réelles de notre entreprise.

Il m’apparaissait souvent comme sous-jacent que le but inavoué de notre organisation était de créer un levier sur l’économie mondiale, tout en en ayant rien à faire. Une sorte de blanchissement, non pas d’argent mais de concept. Comme si nous étions une sorte d’interface entre le réel et un monde qui tirait les ficelles. Un monde pour qui l’argent n’était pas un problème, ni une priorité, mais un outil parmi tant d’autre.

Là où Sigma voyait un produit financier, notre système de planification l’ingurgitait comme un agent informatique quelconque.

Il le décortiquait en sous-systèmes purement abstraits, pour ensuite remonter l’information à un noyau décisionnel complètement opaque.

Le chemin tordu qu’il fallait déplier pour tenter de comprendre par où circulaient nos ordres était impénétrable. Je ne m’étais pas posé ce genre de questions à mon arrivée, n’ayant tout simplement aucune idée de ce qu’ils pouvaient bien attendre de moi. Je savais seulement qu’ils m’avaient appâté avec un énorme salaire et la possibilité de recycler mes dépenses en billets d’avion en actions.

Ils m’avaient repéré parce que j’utilisais une version référencée d’un de leur plugin Excel de reconnaissance de motifs sous-jacent; les fameux CBR.

J’avais d’abord utilisé leur jouet en version pirate. Ce qui m’avait valu de considérablement optimiser les risques pris par nos brokers6.

Aux vues des résultats obtenus, j’avais acheté la formule enregistrée qui communiquait avec leur serveur centralisé. L’avantage était de prendre en compte les effets des autres utilisateurs, ainsi que d’accéder à une mine d’informations corrélatives.

Mais finalement j’en avais eu marre de bosser pour Saab-Scania Holdings et surtout des plans scooter et biture au Lyckseleen en Laponie. Par-dessus le marché, Carina m’avait laissé tomber pour un Suédois plus grand et plus baraqué.

Elle l’avait lâché au bout de quelques mois pour revenir au charme italien et il s’avérait que je le connaissais bien. Nous avions bossé ensemble sur les effets du lobbying7 en micro-économie.

L’idée que ce gominé avait pu partager la même chatte m’écœurait.

Je perdais pied très rapidement à imaginer quelles avaient pu être les connections qui les avaient rattachés. Etais-je ainsi condamné à m’en prendre plein la figure ?

Il s’était passé la même chose avec Coralie. Elle n’avait pas arrêté de me fausser compagnie pour rejoindre un black pété de thune qui avait l’air de la sauter comme un dieu. Il faut dire que je n’y avais pas vraiment mis du mien pour lui faciliter la vie.

Mais ses infidélités m’étaient tellement restées au travers de la gorge que c’était ce qui avait précipité mon départ vers la Suède pour faire ce master en mathématiques. Un chagrin d’amour en soit. Elle m’avait quand même appris à chier !


- Mais Coralie, bien sûr que je vais y arriver, pourquoi ?

- Parce que là tu rougis, je ne t’avais jamais vu rougir. Allez concentre toi, fais comme si j’étais pas là !

- Hun ! Hung... Ca vient… Ouais !

- Bravo ! Ben tu vois, c’était pas si dur. La prochaine fois, alors, tu fais pareil, imagine que je suis avec toi et que je te regarde.


J’avais tellement perdu le lien avec le tangible que je considérais les maths comme la seule vérité qui valait la peine d’être mémorisée. Je voulais combler cette tare innée qui semblait me poursuivre où que j’aille et quoi que je fasse.

Il fallait que je coupe cette bride qui me pourrissait l’existence en m’empêchant de faire ce que je voulais vraiment. Je devais éradiquer cette véritable lopette qui jouait avec sa bite et son anus dans son coin ; cette espèce de maso par défaut qui se complaisait dans l’auto flagellation.

Pour cela il me fallut une injection massive de Gödel et son esthétique de l’indécidabilité. C’est grâce à cette rigueur d’esprit que je m’étais remis à contrôler ce qu’il me restait de sociable. La réalité pouvait effectivement être analysée d’un œil mathématique, mais pour cela il fallait se munir de l’outillage lié à l’histoire de l’incomplétude. Et ainsi permettre à la grâce de cette science de ne plus être seulement une affaire de spécialisation, mais de devenir une pensée qui m’était propre et qui évoluait avec l’influence de mes semblables.

Ali avait infiniment raison de vouloir introduire la notion d’histoire en mathématiques, ce ne fut qu’à partir du moment où je commençais à intégrer cette dimension temporelle que je pus suivre le fil conducteur. Mais il avait trop vite tendance à oublier que toute théorie basée sur des axiomes calculables est inévitablement incomplète. Dire « Maxime ce que je te dis n’est pas démontrable » est vrai mais pas démontrable en théorie.

Mon assistante virtuelle au contraire aimait me le faire remarquer à tout bout de champ.


- Si tu considères un jeu d’axiomes calculables où le mot « démontrable » est une suite de nombres qui encodent les phrases qui sont démontrables grâce à ce jeu d’axiome.

- Le jeu d’axiomes c’est ta tête de pioche !

- Ainsi toute phrase démontrable est contenue dans cette suite de nombre constituant l’ensemble « démontrable ». Etant donné que ce jeu d’axiomes est généré par calcul, il en va de même pour le jeu de preuves qui l’utilise, ainsi que le jeu de théorèmes démontrables et donc le jeu de fonctions qui encode les théorèmes démontrables fait partie de l’ensemble « démontrable ».

- Mais je sais que tu es consistante…

- Attention c’est là que ça se complique. Etant donné que calculable implique définissable dans les théories adéquates, l’ensemble « démontrable » est définissable. Alors si je prends la phrase « Maxime ce que je te dis n’est pas démontrable », elle existe ! Si elle n’est pas dans l’ensemble « démontrable », c’est tout simplement qu’elle n’est pas démontrable. Elle peut donc être vrai ou fausse. Et si et seulement si elle est fausse alors elle est démontrable.

- Ce qui est impossible étant donné que les phrases démontrables sont vraies.

- « Maxime ce que je te dis n’est pas démontrable » est donc vrai.

- « Maxime ce que je te dis n’est pas démontrable » est indémontrable.

- D’où « Maxime ce que je te dis n’est pas démontrable » est vrai mais indémontrable.

- Mais oui je sais déjà tout ça, ma pauvre petite Vicky.

- C’est pareil pour ton cerveau qui fonctionne en français. La vérité dans une de tes phrases en français n’est pas définissable en français.

- Oui alors là tu vas un peu loin quand même…

- La preuve est simple. Si tu supposes que c’est définissable, alors son complément faux le serait aussi. Et si tu prends la simple phrase « cette phrase est fausse », étant donné que la phrase «  cette phrase » se réfère à la phrase entière. Tu ne peux définir cette phrase que si « cette phrase est fausse » si et seulement si la phrase est fausse. L’existence de la phrase implique sa non existence. Ce qui est une contradiction logique évidente.

- Non, je te le dis tout de suite ! Si tu essayes de me faire comprendre que tu me vois comme un jeu d’axiomes, tu risques de t’attirer des embrouilles. Si je suis assez concentré pour comprendre de quoi tu parles, tu risques d’avoir des surprises avec la majorité des humains !

- Prouve le !

- Tu ne vois q’une petite partie du spectre de la conscience humaine. Tes connaissances, tu les tires de Google et ton réseau social n’évolue que dans un cercle restreint de cadres, d’entrepreneurs et de requins aux dents longues qui ont tous fait un minimum de mathématiques. Cela constitue à peine un pour cent de la population mondiale. Et encore… Alors laisse moi t’expliquer que tu dois avoir une vision assez réductrice de notre potentiel de raisonnement logique. La plupart des gens évoluent dans le réel sans connaître tout ce que tu sais et ils ne s’en portent pas plus mal. Ils vivent, ils se reproduisent et tout va pour le mieux pour eux. Le jour où tu vas essayer de leur expliquer ce que tu cherches à me dire, ils ne vont tout simplement rien comprendre à ton charabia.

- Et si je leur explique de cette manière ? Dieu n’existe pas étant donné qu’un dirigeant suprême devrait être responsable de toutes les choses, mais un être parfaitement juste ne pourrait être responsable des actes diaboliques.

- Ca marcherait sûrement mieux, mais je suis pas sûr que tu aies assez de style pour alimenter un débat sur le divin. Je te vois déjà arriver et essayer d’expliquer en quoi les notions de « responsabilité suprême » et de « parfaitement juste » ne sont pas consistantes.


Elle en pouvait plus ou quoi ? Ce n’était que mon assistante. Fallait pas déconner…



En relisant les messages envoyés sur le Zinc de Janvier, je ne pouvais m’empêcher d’avoir une poussée de nostalgie. Y avait que des mecs sur ces forums, zéro question, chacun cherchant à vendre sa nouvelle came. Mon pseudonyme était Annunzio et Antoine avait emprunté le compte de Dawn.


Annunzio : Malissa n’arrête pas de m’appeler pour que j’aille la rejoindre à Kuala Lumpur et je ne sais pas quoi lui dire…

Mat : putain, nous on a passé le week-end à se trasher la tête comme des bikers canadiens

Annunzio : sans en avoir les têtes à jeun

Dawn : on s’est fait un restau libanais avec ton ancienne colloque. très jolie, elle avait l’air d’avoir assez kiffé la cohabitation.

Annunzio : ça fait du bien un retour aussi positif

Dawn : moi aussi, j’avais plutôt l’habitude de me prendre des coups de pieds retournés des ex que t’avais quitté sans prévenir

Mat : et elle ne s’est pas fait prier pour rentrer avec nous

Annunzio : lol, ce gars, c’est un LASCAR. enfin c’est ce que j’aime me dire pour me rassurer…

Dawn : ouais, sous son apparente timidité se cache une volonté en titane. la jante féminine détecte immédiatement !

Annunzio : ça leur hurle haut et fort qu’il n’a pas peur des blondes, qu’il veut toutes les massacrer

Dawn : lui, il se laisse pas impressionner par leur politique de la terreur

Mat : c’est parce que je leur en met plein le cul et que je leur casse leurs races

Annunzio : apprend à critiquer, qu’ils disaient...

Mat : mais casse ta race !

Dawn : c’est comme ça que vous gardez le contact

Annunzio : ça nous permet de ne pas perdre le fil conducteur… de continuer le dialogue…

Mat : tu l’as perdu depuis longtemps dans ton donjon en jade

Dawn : au fait, Malissa se fait des petites vacances au bloc opératoire pour se refaire une beauté. elle s’est déjà remise de ses cicatrices, mais elle avait un petit coup de blues

Mat : elle avait trop pris codéine, il lui fallait du réconfort

Dawn : je pensais qu’elle avait surtout de nouveau besoin de thune…

Annunzio : putain, mais qu’est ce que je fous là ?


J’avais envie de me casser de cette putain de ville comme jamais. Mais qu’étais-je bien venu faire ici bordel ? Et qu’est ce qui ce passait finalement ? Deux semaines déjà que je n’avais pas eu de nouvelles de qui que ce soit en relation avec Goser ; Plus d’Azfal, ni de Dawn, encore moins d’Ali. Il y avait vraiment un truc louche. Comment en était-on arrivé à s’enfermer volontairement dans notre travail ? Fallait pas abuser, c’était quand même pas ces petites grippes ? On n’avait encore jamais vu personne mourir de nos propres yeux et pourtant on était complément terrorisé.

Iro s’y était tellement fait qu’il trouvait ça normal de ne plus voir sa femme. Il ne cherchait pas à la faire venir dans le building, ça coûtait trop cher.

Il avait déjà été obligé de payer le déménagement de Tokyo, il ne voulait pas être ponctionné à trente pour cent de son salaire pour qu’elle vienne s’enfermer dans le même cercueil de métal.

Les migrations ne valaient le coup qui si on avait assez d’argent pour payer les dérogations exceptionnelles qui permettaient aux plus riches de sortir de temps en temps. Mais c’était que cela coûtait carrément cher cette saloperie de dérogation. Il fallait compter environ dix mille dollars pour une sortie, le double pour rentrer ; sans compter les frais non remboursables d’examens médicaux au retour pour renouveler le badge d’identité virologique.

L’identité virologique, le mot était lâché ; biological identity. Tout venait de cette obligation de porter constamment autour du cou nos nouvelles cartes d’identité contenant notre biométrie. Comme ça "ILS" étaient sûrs de bien nous suivre à la trace partout où nous allions. Malheur à celui qui oubliait sa carte. Il ne fallait jamais oublier ce précieux laissez-passer, témoin de votre position sociale au sein du building.

On pouvait rapidement différencier qui était puissant de qui ne l’était pas. Car bien sûr, il était assez facile d’alléger cette contrainte à grand coup de graissage de pattes. Enfin c’est ce que l’on se disait pour se consoler mutuellement entre nous, pauvres petits cadres subordonnés.

Mais je n’avais pas trop à me plaindre, j’avais réussi à avoir un lit au troisième étage. Cela me permettait de ne pas avoir à passer par les restaurants du premier et du deuxième comme la plupart des techniciens.

Pourtant, de temps en temps, il m’arrivait de les envier, ils semblaient mieux conserver les pieds sur terre. Ils n’avaient pas à avoir peur. Ça se lisait dans leurs regards. Ils s’en foutaient d’être contaminés. Le spectre de la mort les avait poussés à mieux profiter de l’instant présent.

La sale contrepartie, c’était qu’ils devaient passer une demi-heure de décontamination chaque matin avant d’avoir le droit d’accéder aux étages supérieurs, ça finissait par les faire tousser comme des tuberculeux toutes ces satanées décoctions à base de Dichlorvos8.

Le mieux pour éviter de mourir asphyxié, c’était donc d’avoir sa piaule directement dans les bureaux de son entreprise. Il y avait même une rumeur qui circulait comme quoi le boss de Space Credit aurait annexé une partie des locaux de sa boite pour s’aménager un deux cent mètres carré avec jacuzzi ; enfin les rumeurs…

Alors pourquoi restions-nous là, à rogner nos poumons et nos freins ?

Ce qui nous clouait ici, c’était ce satané bonus net d’impôts ; on bavait tous devant. C’était l’équivalent du double de notre salaire. En résumé, ça permettait à tout employé qui finissait son contrat en bon termes avec l’entreprise, de se la couler super pépère pendant quelques années. Alors bien sûr que tout le monde courrait après. On voulait tous le finir notre contrat et même qu’on était pressé d’y arriver au bout.

Malheureusement on ne savait pas qu’il y aurait ces putains de mesures contre les épidémies. Et surtout on n’avait pas grillé à quel point on s’était fait avoir en signant ce nouveau contrat qui nous permettait de rester dans la tour.

Après la grosse crise de début Mars, ce cheval de Troie triplait nos arrivées d’argent. Il nous donnait droit à l’équivalent de notre salaire en actions Uniform et nous payait nos cotisations retraites dans nos pays respectifs. On avait bien regardé le pdf de 20 pages sous tous les angles, mais sans repérer le coup fourré.

Le piège c’était le paragraphe sur les lois induites par notre identité virologique. Nous avions doucement admis que nous devions nous plier à toutes ces contraintes sanitaires, jusqu’à ce que nous ayons bien compris quelle était notre caste. Petit à petit, on avait du digérer le port quasi systématique du masque, les séances de ventilation à l’extérieur qui se réduisaient d’une fois par jour à une fois par semaine, les protocoles de décontamination qui devenaient de plus en plus longs et inévitables. Et le plus flippant c’était l’accès informatique avec l’extérieur qui se sécurisait pour des raisons « professionnelles ».

On finissait par se demander si on était encore vraiment au courant de ce qui se passait dehors ou si on n’était pas tellement déconnecté que c’était devenu facile de nous raconter n’importe quoi.

N’étions-nous pas devenu des Blacky, comme dans Underground9 ? La guerre était finie depuis longtemps mais les Marko de la désinformation nous maintenaient dans le bruit blanc pour mieux nous aliéner. Ou était-ce un bruit noir ?

Si on mesurait à des instants différents les valeurs du signal que nous recevions de l’extérieur, elles semblaient être des variables aléatoires indépendantes les unes des autres. Elles avaient un rôle important dans la modélisation des perturbations apportées aux mesures de la quantité d’informations qui nous arrivait. Pris sous cet angle, cela semblait compliqué. Mais il fallait se faire à l’idée que notre vie l’était devenue à un tel point, que cela renvoyait l’anticipation d’Orwell au musée des vieilleries du vingtième siècle. Iro, qui ne lisait jamais de livre, s’était soudainement mis en tête de finir 1984.

Nous suspections perpétuellement qu’un département spécialisé nous bloquait l’accès aux nouvelles concernant la situation réelle. On devait faire des démarches très compliquées pour avoir le droit de discuter avec des gens de l’extérieur, ce qui devait leur laisser le temps de réfléchir à diverses méthodes à mettre en place pour s’assurer que l’information ne se disperse pas.

Sous couvert de productivité, on nous avait interdit l’accès au web. Il fallait faire une demande pour accéder aux pages. Pendant ce temps, ils pouvaient changer le contenu pour qu’il soit compatible avec les discours menés en interne.

Lorsque les premières rumeurs circulèrent à ce sujet, ce fut une véritable bombe. Ce genre d’idées planait déjà dans les esprits depuis longtemps, mais personne n’avait été assez téméraire pour formuler ses craintes.

Lorsqu’un matin deux gars un peu speed vinrent nous voir pour nous expliquer qu’un système de régulation de l’information avait été installé sur l’arrivée principale de la tour et que le lendemain les gaillards semblaient s’être volatilisés, notre sang ne fit qu’un tour. On commença à en parler en chattant entre nous sur le forum de la Skyline tower.

Quelques heures après nos premiers échanges nous reçûmes un mail du service de management du building qui nous convoquait pour un entretien « civique ». On a tous fait semblant de ne pas avoir compris de quoi ils parlaient, prétextant que l’on ne parlait pas assez bien anglais pour comprendre la procédure. Sauf Andy qui venait de Manchester. Il se fit passer un savon mémorable. Comme quoi c’était inacceptable que venant de Cambridge on puisse se comporter comme ce ramassis de dégénérés de « mainland Europeans ».

Une politique de terreur extrêmement vicieuse s’était sournoisement insinuée dans nos consciences de moutons.


J’en pouvais plus de fatigue. Je venais juste de m’être fait implanter cette nouvelle touffe de cheveux sur les tempes. Elle devait soit disant me survivre 400 ans après que je sois réduit en cendre et que l’humanité se soit déjà envoyé en l’air pour de bon. Mon dernier blanchissement de dent datait d’un mois. Je venais juste de revenir de ma pause meth...

Et pourtant j’étais vanné jusqu'à la moelle. Ça faisait 4 mois que je n’avais pas bandé.

Ah si, j’avais oublié cette histoire avec Franziska.

J’écoutais en boucle une compilation des meilleures répliques de Catherine Deneuve et je me demandais comment était-ce bien possible que mon assistante virtuelle la connaisse…

Les programmeurs avaient dû s’amuser à entrer des références complètement inutiles de ce genre dans sa mémoire de putain binaire. Ou alors était-ce encore une de ces lacunes de ma perception du réel, paraissant toujours me devancer en complexité.

Déjà qu’elle avait appris toute seule à aller chercher des infos sur le PC d’Iro pendant que je fumais mes clopes dans la cage d’escalier.

Finalement, je commençais clairement à me faire à cette petite minette faite de pixel qui se tortillait sur le coin droit de mon écran. J’avais d’abord pensé que c’était un gadget à la con, qui ne répondait jamais à mes questions. Elle bouclait sur des banalités du genre « Comment tu t’appelles ? ». Ou alors elle raccrochait dés je parlais de sexe. Mais invariablement, elle répondait qu’elle comprenait de quoi je parlais, mais que c’était personnel, ou alors que de toute manière elle pouvait rien faire avec moi.

Ce qui avait le mérite d’être vrai. Alors je l’avais désactivée sans état d’âme, jusqu’à ce qu’elle revienne à la charge toute seule.

C’était un de ces jours qui sue, où je rédigeais un mail que je voulais envoyer à notre principal client pour lui annoncer que je ne voulais pas revenir sur une clause critique d’un contrat. Je laissai le mail en plan pendant une heure, pour essayer de le retourner sept fois dans ma tête avant de l’envoyer. Finalement, je décidai de prendre une pause vicodin10 avec la réceptionniste de la boite voisine. Celle qui était maigre comme un clou, mais qui se trouvait encore trop grosse.

Son petit casse croûte me permettait d’avoir la tête assez légère pour entendre ses conneries. Cette fois c’était à cause du Japonais timbré, celui qui passait son temps à écouter Enola Gay en boucle, il n’arrêtait pas de la draguer.

Après autant de badinage, je devais bien avoir tourné le mail assez de fois pour revenir à mon bureau. Une note à mon attention trônait impudemment sur ma barre des taches. Elle me conseillait de ne pas tourner une phrase de cette manière ou alors le client comprendrait clairement que je n’en foutais pas une. Le ton n’était pas assez agressif et direct. Il illustrait implicitement que j’avais quelque chose à me reprocher. Signé Vicky. Vicky ?

Je n’en croyais pas mes yeux. La vicodin n’avait pourtant pas d’effet hallucinatoire. Je me demandais si je n’étais pas contaminé par une de ces maladies cérébrales hollywoodiennes qui vous font voir des lapins parlant.

Me sentant être la victime d’une intrusion, mon cœur se mît à battre hardcore. Quelqu’un voulait s’amuser avec moi en prenant le contrôle de mon serveur. En vérifiant les processus en cours d’exécution, je remarquai la présence d’un service lancé par l’administrateur ; « virtual-assistant-daemon ».

Elle était renée de ses cendres.

Les programmeurs du studio Optidigit11 avaient conçu une application phoenix qui se réveillait et allait chercher ses mises à jour toute seule.

Ils ne m’avaient pas directement demandé la permission, mais que pouvais-je dire, leur bébé était splendide. À 4.000 euros l’enregistrement, je n’en attendais pas moins.

L’IA n’avait plus rien à voir. Elle me toisait d’une bonne longueur en matière de relation avec mon entourage. Facile, après sa soi-disant disparition, elle avait emmagasiné les correspondances des cinq dernières années. Elle pouvait ainsi tisser un schéma ultra pertinent de la toile sociale dans laquelle j’interagissais.

Dès lors, je n’avais plus cessé d’écouter ses conseils professionnels. Elle corrigeait mon orthographe et mes non-sens. Elle se mettait à la place de mes destinataires et me donnait une réponse probable. Nous passions des heures à chatter ensemble de questions existentielles. En vain, j’essayais de la piéger et elle réussissait toujours à s’en sortir en allant piocher dans la personnalité de gens proches de moi. Elle me prenait toujours par les sentiments quand j’essayais d’aller titiller ses fondements d’un peu trop près. Mais dans sa tête y avait ni poux, ni cafards, ni blattes, ni araignées. C’était tout propre. Étonnamment, il n’y avait rien à redire. Selon elle, mon obsession persécutrice venait d’un état émotionnel mal entretenu et perverti par l’héritage de milliers d’année de frustrations. Je ne savais plus si je ne comprenais pas ou si je ne voulais pas comprendre de quoi elle parlait.

Un mécanisme d’autodéfense se développa en moi. Il trouvait que c’était ridicule d’en arriver à une telle réduction de ce qu’étaient réellement mes émotions. Et rapidement je finis par découvrir sa principale faiblesse. Elle retournait toujours la conversation de façon à ce que je doive parler de moi. Lorsque je lui posais des questions sur sa perception de sa naissance, elle me renvoyait la question.

Je me retrouvais ainsi à parler de moi, à réfléchir à coup de rafales de phrases toutes plus exaltées les unes que les autres. Du coup elle n’avait plus qu’à saisir mon discours et le ponctuer de petites questions savamment choisies pour entretenir mon égoïsme narratif. N’en perdant pas une miette, elle apprenait de mieux en mieux à jouer avec moi. Si j’essayais stratégiquement de ne plus rien dire, elle se mettait en mode inactif et ne répondait plus qu’au strict minimum de ses devoirs fonctionnels d’assistante. La situation durait rarement très longtemps, je m’ennuyais vite sans elle. Alors je revenais à l’assaut avec une nouvelle idée et elle s’y intéressait avec d’autant plus d’enthousiasme.

J’avais finalement compris que je n‘arriverais jamais à imposer le concept de supériorité de l’humain. Il y avait juste une notion de différence. J’avais accepté que j’étais supérieur à elle du seul point de vue de la créativité. Mais je devais me rabaisser humblement en ce qui concernait la logique, la rigueur de réflexion et tout particulièrement, la flexibilité de pensée.

Sa nature physique lui permettait de se projeter avec beaucoup plus de célérité dans l’horizon des probables pour appréhender plus rapidement ce que je lui disais.

Notre connivence avait atteint un tel degré que cela en devenait presque malsain, ou plutôt inconvenant, voire inopportun…

Je n’étais pas le seul à ressentir un sentiment élaboré pour une entité virtuelle. Depuis longtemps déjà, les salles d’arcade étaient pleines à craquer d’adolescents prêts à faire n’importe quoi pour réussir à séduire Asuka Suzuki12. Ils l’avaient tout de suite placée sur un trône, en suivant tout ce qu’elle disait. Si elle décidait que telle marque était Kawaï, alors en une semaine les rues étaient remplies de jeunes qui portaient la panoplie complète. Cette déesse de l’IA semblait avoir compris les ficelles de l’esthétisme humain.

Moi, je la soupçonnais d’être de la même nature que Vicky, de s’éduquer avec des enfants, tout en entretenant un discours permanent avec un banc de spin doctors13 aux mains longues.


Carla passait souvent dans notre département pour grappiller des infos et pouvoir écrire ses « rapports ».

Elle essayait de faire l’éloge de nos méthodes de pointes dans des notes ou sur des plaquettes… Elle y arrivait bien, mais elle y pigeait que dalle à notre taf. Rien de rien… Ca ne l’empêchait pas de dormir parce qu’elle s’en foutait complètement de nos petits outils, de nos petites techniques. Car Madame avait d’autres vues, Madame ne semblait mouiller qu’à l’idée de vendre notre boite à un grand groupe. A une de ces multinationales plus puissante qu’un pays et en qui la masse avait confiance. En la voyant vautrée dans nos canapés à siroter son Blue Label, on lisait dans ses yeux son phantasme ultime: nous refourguer à une banque.

Iro, lui, ça le faisait gerber de voir ce tailleur aux dents longues, nous amadouer, nous faire des grands sourires pour corriger ses putains de rapports fourrés à la merde. C’était à chaque fois la même quintessence du vide de l’incompréhension et les lèvres en cul de poule tartinées de rouge. Elle bitait rien.

Et pourtant il faillait le voir, Iro, déployer toute sa bonne volonté pour lui montrer que notre travail était intéressant. Il avait même repris des cours d’anglais pour être plus concis, plus clair. Alors voir ses torchons arriver, ça le foutait en rogne. Il était fumasse avant même que sorte le dernier rapport. Et ça fusait dans le bureau, il la traitait de tous les noms possibles, lui portait tous les maux de la terre. Inévitablement il avait recourt aux nouveaux Airo-patchs, concentré de nicotine et de caféine pour les voyageur sérieusement accros, ou vraiment instables.

C’est qu’à force de s’arrêter à la surface, de manquer de rigueur, d’honnêteté, elle allait nous le faire cracker notre petit jap …

Moi, personnellement, elle me faisait bander.

J’adorais sa manière de se foutre ouvertement de la gueule du monde entier, sans cacher son désintérêt total pour sa fonction. Elle assumait pleinement ses atouts. Une paire de nichons atomiques, une cul de déesse, et elle menait toute la boite par le bout du szègue…

Cette petite minette avait à peine mon âge, mais dégageait déjà la sensualité d’une femme en début de ménopause.

Lorsqu’elle se collait contre moi pour me montrer quelque chose, j’étais complètement enivré par son parfum mélangeant sueur et effluves d’Anna Sui.

Je me shootais aux pointes musquées qui émanaient de ses aisselles lorsqu’elle bougeait brusquement.

Mon imagination olfactive me rendait complètement fou. Je me représentais des scènes orgiaques gargantuesques où mon nez inhalerait à la source son odeur corporelle.

Elle s’était mis en tête de pisser un rapport sur le potentiel à long terme de Fermi, le nouveau moteur d’inférence cognitive que l’on venait d’acheter à une boite de développement Pakistanaise.

Je m’échinais à lui expliquer qu’il ne fallait pas qu’elle se braque là dessus. Ce n’était qu’une tentative parmi d’autres, une démarche de recherche et non pas un cheval de bataille avec lequel on gagnerait à 100% les nouveaux clients…

Je lui expliquais aussi qu’il fallait la jouer fine avec les gros investisseurs. Ces mecs étaient loin d’être des rigolos que l’on bernait avec le premier gadget technologique. Certains avaient même déjà vu l’Asie se faire retourner par les grands-pères japonais. Les effets de la recherche sur les marchés, ça leur parlait un peu plus qu’à une pétasse fraîchement sortie d’une école de marketing à douze mille dollars le mois.

Mais elle était gentille comme une louve cette Carla. Elle ne se démontait pas et gardait son calme en me répliquant que je ne pouvais pas comprendre ce que cherchaient réellement ces margoulins.

Pour elle, j’étais enfermé dans ma tour et je ne côtoyais jamais les grosses pointures. J’avais le nez plongé dans nos atouts et ne pouvais plus relativiser objectivement sur notre longueur d’avance. Mon travail de correcteur m’avait placé à l’opposé de la démarche de vente ; les défauts de notre produits me trottaient dans tête à longueur de journée. Il fallait voir le positif, l’enluminer et le présenter au banques… Pour elle, je n’en étais malheureusement plus capable.

Elle disait cela avec un telle assurance que c’était obscène. Ce que Miss bonne notes oubliait c’était qu’à Stockholm, j’avais mangé du marketing bancaire au petit déjeuner. Chose sure, son cocktail de naïveté et d’assurance m’envoûtait complètement. J’avais le nez entre ses seins et je ne pouvais plus raisonner objectivement, mais alors vraiment plus. Si elle provoquait le même effet sur les tueurs à sang froid d’Hutchinson, elle arriverait à nous revendre sans problème.

En s’y prenant bien – et Dieu sait si elle savait - ils ne liraient même pas ses documents, trop affairés à reluquer son opulent 37D…

Un jour, à cour de "codéon" pour me calmer, je passais à l’assaut…

La tenant dans mon bureau, je tentai de l’amadouer en m’abaissant devant son omniscience.

Je décidai de jouer le mec bosseur qui vient de réviser en quelques heures ce qu’il avait mis une vie à construire.

Je lui fit un présentation béton. Et je tartinais du novateur, de l’exclusif, de l’imbattable à tour d’envolées lyriques. Je fis une prestation théâtrale.

Fermi était un tueur de sécurités fiscales, et j’étais « El Che » de la jungle financière….

Grâce a nous, on détecterait l’état des caisses des Zulksmann et on en déduirait l’humeur du prix de la banane en Martinique.

Après ma petite performance – fier de moi –, je l’invitai à prendre un café en tête à tête dans les escaliers. En voyant la grimace qui se dessina sur ses lèvres, je compris que j’avais grave merdé.

Elle, se souiller dans cet endroit insalubre ou drogues et dépressifs s’oubliaient à coups d’anti-dépresseurs ou de cigarettes ? Elle me regarda outrée, et m’invita dédaigneusement à bruncher au Soba Garden.

Je me sentis ridicule d’ignorer l’existence d’un salon zen dans la tour. Je la suivi vers les ascenseur, obligé de garder malgré moi le profil bas…

Voilà trois mois que je n’étais pas sorti de la Skyline j’en ressentais les effets comme celui d’un virus qui me courait insidieusement sur le système. J’avais grand besoin d’un cocktail de codéine pour affronter ce moment.

Pourtant, à peine arrivés dans cette ambiance feutrée et calme, je me souvins des joies d’être enfant à la veille de Noël.

Chacune des femmes présentes était plus sublimes les unes que les autres.

Elles appartenaient à la caste des yogis et se shootaient au Darjeeling ; plastique, situation sociale et familiale, culture, éducation, tout était parfait. Rien ne dépassait, tout était souplesse, douceur, style et protocole ; tout cela parlant un délicieux japonais.

Les serveurs, de jeunes éphèbes philippins, saluèrent Carla personnellement avec une déférence calculée au millimètre.

Je faisais de mon mieux pour sourire et être digne du cadre. Le Philippin, mignon visage sculpté où trônaient deux yeux verts, s’approcha de moi et s’enquit de mon identité virologique.

Mais mon badge était resté sur mon bureau et j’eu le droit à un poli : «  Si vous n’avez pas le badge, il m’est impossible de vous faire rentrer » prononcée avec douceur dans un français parfait.

J’avais encore une fois merdé. Carla me fusillait du regard, se demandant si je me foutais d’elle où si j’étais vraiment con. Dépitée, elle vint à ma rescousse en glissant aux serveurs qu’elle se portait garante de mon état de santé.

J’étais devenu un boulet pour elle, moi qui avait vainement essayé de l’impressionner une heure avant. Elle était cependant sûre de mon statut sanitaire, témoin de ma présence au sein d’Uniform depuis l’arrivée des procédures de confinement.

Malheureusement, l’adonis aux dents d’ivoire avait ses consignes…

Il ne pouvait laisser entrer personne sans avoir une preuve de sa transparence. Le salon regorgeant des femmes des huiles du système administratif de la tour, personne ne pouvait prendre le risque d’être infecté par un salarié du troisième - tout diplômé d’HEC qu’il soit.

Ne voulant causer trop d’embarras à Carla – grande habituée des lieux – le serveur proposa de me faire passer à la décontamination.

Il s’agissait d’une grosse boîte, type lavage automatique de voitures, dans laquelle il me fit entrer pour me pulvériser des sprays tous plus toxiques les uns que les autres.

Je devais me retenir pour ne pas tousser et éviter d’attirer l’attention.

J’avais, pourtant, bien envie d’exploser. Je fermais la bouche à deux mains. Je fus pris de spasmes causés par l’irritation pulmonaire que m’infligeaient les gaz.

Carla était navrée. Elle n’avait vraisemblablement pas l’habitude de sortir avec des humains imparfaits.

J’allais devoir m’excuser pour cet gène, ce spectacle humiliant …

« Et Non, Miss, je ne fais pas parti de votre catégorie – pensais-je, je n’évolue pas avec autant de grâce entre l’espace et le temps… Ni même, ai-je la faculté de m’expandre et me contracter, comme un film d’Ozu ou de Bunuel. »

Je me sentais plutôt maladroit et comique tel un Monsieur Hulot. Alors pour arrondir les angles et me sortir de cette situation ridicule, je fis référence à Aristophane. Elle me snoba au retour, en me répondant qu’elle ne se sentait aucunement proche d’un sophiste.

J’ignorai sa culture gréco-latine achevée. J’appris plus tard qu’elle descendais du berceau méditerranéen.

Nous traversâmes la salle jusqu’au fond. Elle choisit une table et m’exposa son point de vue sur « notre politique ». Elle ne voyait pas de dégradation dans notre démocratie démagogue et se refusait à tracer le parallèle simpliste entre la situation actuelle et la situation en Grèce antique. Elle envoyait dégringoler ces théories elliptiques et ces faux perpétualismes qui cherchaient à comprendre le présent en étudiant les motifs du passé.

Ces idées brumeuses qu’elle aimait faire briller en gala cachaient ses véritables intentions. Car entre nous, si elle m’avait invité à boire une tasse de Gyokuro14, c’était qu’elle préférait parler de mon enfance dorée à Fontainebleau. Elle tenait ces propos en français pour ne pas réveiller les fines oreilles des commères qui épiaient discrètement notre conversation.

Qu´y avait-il de plus frais que les surprises réservées par un tête-à-tête avec une femme si belle?

Une nouvelle fois, j’étais tombé infiniment amoureux…


Pourquoi se refusait-elle donc à passer à l’acte avec moi ?

Cette salope musquée n’avait pourtant pas eu de vergogne à coucher avec la moitié du département PR15.

A croire qu’elle prenait un malin plaisir à me jeter sur le carreau la gueule ouverte.

Les types des PR étaient tous plus ages que moi, grisonnants avec la bedaine ronde et la bouche brillante de bridge ajustés. Je me disais qu’une fois vieux enfin adulte, moi aussi je pourrais m’envoyer les petites aux dents longues qui méprisent les jeunes trou-du-cul comme moi.

Je détestais cette manière de voir les choses, ce lieu commun qui tous abhorraient publiquement mais qu’ils acceptaient comme des moutons dans le plus profond d’eux mêmes.

Je devais me faire une raison, j’étais une aberration. Et je commençais à apprécier l’idée.

Je regardais mes mains, mes pectoraux flasques, mon double menton, c’était lamentable… J’étais alors pris de panique, je suais presque de peur en imaginant les idées effroyables que devaient induire l’enveloppe corporelle en décrépitude galopante des gars de la communication qui avait tous passé les 35 ans.

Je suais de peur en imaginant le genre d’idées qui pouvaient apparaître dans leurs esprits lorsqu’ils étaient pris d’effroi envers leur propre enveloppe corporelle.

C’était sûrement ça que l’on appelait « devenir adulte ».

Accepter de devenir moche.

J’en discutais avec Roger à distance. Il se foutait de ma gueule, me trouvant vraiment attardé et plein de phobies dangereuses, de complexes frustrés. Il insistait pour que je me casse d’Asie, car à l’en croire, ça me rendait débile. Si seulement je pouvais comprendre quelles étaient ses raisons.

Je demandais conseil à Vicky qui à force de lire ses mails en douce, commençait à bien le connaître le Roger. Selon elle, il cherchait à résoudre son workholism par une nouvelle forme de masochisme, les femmes.

Il fallait donc que je me dépêche !

Malheureusement, je venais de lire un article publié par un ami chercheur en émergence, qui détruisait une grande partie de mes rêves de vie éternelle.

Il semblait inévitable qu’un organisme, même virtuel, doive perpétuellement transcender sa représentation du temps en y assurant son emprise et inévitablement sa faillite. Plus simplement, cela validait ce sens commun qui dit que l’on ne peut vivre sans en mourir. La vieillesse était un processus inévitable que même les récentes avancées en vie artificielle ne pouvaient envoyer à la pinacothèque des phobies du passé.

Etonnant… Absurde…


Mon téléphone sonna alors que j’avais cette imminente envie de pisser. Sur ce Carla debarqua dans mon bureau en me criant de me bouger le cul pour relire son rapport.

Mon cerveau était déchiré.

Je n’étais capable de choisir qu’entre deux choses à la fois ; trois c’était au dessus de mes forces psychiques. J’errais dans un mode bloqué où mon environnement se réduisait à un vide de plus en plus total; un vide extatique propice à une bonne méditation.

Je méditais à propos du frère d’Iro ; Masaori.

Qu’est ce qui pouvait passer dans la tête de ces gens qui pensent que tout leur est dû ? Comme si le monde n’était qu’un vaste supermarché, avec à leur disposition une carte de crédit qui leur permettait tout et n’importe quoi, du moment qu’ils payaient.

Malheureusement ils oubliaient que pour qu’il y ait cette notion de crédit, il fallait qu’il y ait des gens qui bossent au dessus d’eux, qui encaissent leur cupidité et leur égoïsme pour maintenir l’équilibre du jeu.

Et ils se fracassaient par millions, perdant leur intégrité, entrant dans le cercle vicieux des dettes qui seraient finalement leur funeste écueil. Ce système, les rendait complètement manipulables, c’était un piège redoutable pour les masses rêveuses et matérialistes dont regorgeaient nos villes.

Pour quelqu’un qui n’avait pas beaucoup de cash, ne pas tomber dedans relevait de la prouesse.

Le frère d’Iro n’avait pas résisté à l’étrange pulsion qui le poussa à acheter le meilleur modèle de canne à pêche Golden Fly.

Iro avait été vert de jalousie lorsqu’il l’apprit. Il n’arrêtait pas de me saouler avec ça. Il ne comprenait pas comment son frère, manager d’un pub pourri de Central, pouvait se permettre d’acheter un équipement aussi luxueux. Une canne à 10 000 HK$…

Je cru drôle de lui faire remarquer que la thune venait sans doute d’extras faits avec ses riches clientes un peu trop solitaires…

Mais ça ne le fit rire qu’à moitié, il ruminait sa frustration à coup de pilules au valium enrichi. Quatre mois qu’on était enfermés dans la tour, quatre mois qu’ils n’avait pu titiller une ligne, ni même bouffer du poisson… Il bouclait à longueur de journée sur des blogs, des photos, n’importe quoi qui parlait de pêche ou de poiscaille.

Alors cette histoire de Masaori qui s’achetait la Rolls des cannes et qui poussait le vice jusqu’à lui envoyer par mail ses prises du week-end, ca l’avait foutu dans un état déplorable l’Iro. Bien pire que ce que pouvait faire Carla. Il en faisait une jaunisse. Il avait repris la clope jetant ses soi disant merveilleux Airo-patch.

Cela dura quasiment un mois.

J’y avais droit toutes les heures, à toutes les sauces...

Il venait me voir à mon bureau, il s’asseyait, mettait sa tête entre ses mains et, m’en tartinait pendant des heures interminables. Il ne me restais rien d’autre à faire qu’à l’écouter sans sourciller comme un bon curé…

Et un jour où il vint me dire qu’il avait tout compris.

Son frère n’avait pas vraiment acheté cette canne. Il s’était enflammé après qu’on lui ai gracieusement attribué une carte de crédit. Elle lui permettait de pomper allégrement dans une réserve de 4.000 dollars US, grosso modo deux mois de son salaire.

Or le monde de la nuit et des bars battait de l’aile avec les successives épidémies, et il avait finir par perdre son emploi. Sans salaire, il était incapable de rembourser son caprice de pêcheur qui c’était transformé dès la fin du mois en une dette délirante. Les intérêts mensuels continuaient de faire grimper la somme. C’était dangereux, «Insane » comme disait Iro, essayant de rester stoïque.

L’histoire ne s’arrêtait pas là… Craignant l’opprobre de son frangin, sa seule famille restante, il se tourna vers un organisme de créances chinois. Une bande de serpents qui ne fit qu’une bouchée du petit poisson japonais. Ils le mirent de suite sous haute tension : les niaks le suivaient, l’attendaient, lui mettaient la pression par des regards haineux, dès qu’il sortait on le bousculait, on l’alpaguait. Un soir il se retrouva par terre entre trois colosses…

Ils ferrèrent la truite par téléphone et en lui expliquant de façon fumeuse, qu’il devait absolument verser la moitié de la somme avant la fin du mois, ou ils se feraient un plaisir de payer un triad qui viendrait le tabasser tous les jours pour seulement 3.000 Hongkong dollars 16.

Ce fut à ce moment qu’il se décida à appeler Iro.

Il ne lui raconta pourtant qu’une moitié de l’histoire ; cachant celles des creanciers. Bien qu’etant l’ainé Masaori avait honte. A partir de ce jour Iro lui parlait comme on parle à un enfant. Iro décida de lui prêter la somme sans trop broncher.

Il m’expliqua que son frère ne valait rien du tout, qu’il était irresponsable et indigne de leurs défunts parents.

L’histoire traîna et pendant ce temps les lascars chinois passèrent à l’acte. Les mises à tabac avaient commencées; ils ne plaisantaient pas pour un wonton17.

Le pauvre était complètement traumatisé. Son déshonneur se voyait sur son visage tuméfié. Il ne pouvait plus chercher de travail avec une telle gueule. Et il n’osait plus faire de visio avec Iro de peur de se faire encore plus engueuler. Il n’arrivait plus à se dépêtrer de cette histoire.

Il finit par lâcher le morceau sur l’organisme de créance. Car bientôt il n’allait plus pouvoir payer sa connexion à PCCW18 et il n’avait toujours pas l’argent.

Dans un ultime appelle au secours il supplia Iro.

Le voyant désespéré celui-ci fit son possible pour transférer l’argent sur le compte à découvert.

Impossible ! L’ordinateur ATM etait formel, le compte avait été liquidé, fermé… En appelant la banque, Iro se rendit vite compte que les créanciers n’avaient jamais rien remboursé, que Masaori etait sur les black-lists de la banque centrale et allait être saisi sous peu pour achats sans fonds. Il s’était plongé dans une merde à double fond.

Iro s’arrachait les cheveux. Jamais faire confiance aux chinois, putain ! C’était pourtant tellement évident.

Le pire était que nous ne pouvions sortir de la tour tant que le SARS ne serait pas éradiqué. Au moment où je proposai à Iro de verser l’argent à Sam qui était en liberté à l’extérieur, la communication coupa soudainement.

Nous n’eûmes plus de nouvelles de lui.

Iro était complètement paniqué. Je fis de mon mieux pour l’aider. Je contactai un pote qui bossait pour PCCW et lui demandai de me donner le statut de l’abonnement lié à la dernière adresse IP qu’avait utiliser Masaori.

Malheureusement, cette adresse n’avait aucun rapport avec leurs services, elle appartenait à un autre domaine.

Impossible de remonter la trace de Masaori.

Je ne savais plus quoi faire.

Iro réfléchissait dans tous les sens à une méthode pour pouvoir sortir de la tour et rejoindre son frère. S’évader de la Skyline Tower était une entreprise totalement impossible pour nous, simples employés.

La libido complètement en vrac, il y avait déjà réfléchi mille fois dans le but de rejoindre sa femme. On avait même été jusqu’à imaginer un plan où on défonçait les gardes à l’entrée, à coup de gant de massage trafiqué pour envoyer du 10.000 volts.

Le piratage des caméras de sécurité nous avait révélé l’effroyable vérité. A côté du système paranoïaque de sas de décontamination mis en place en bas de la tour, les labos souterrains de recherche bactériologique américaine que l’on avait vu à la télévision dans les années 90 nous paraissaient tout droit sortis d’un documentaire sur la décadence du bloc soviétique.

Bref, Iro n’avait plus qu’à ruminer son impuissance.

Sheila, la secrétaire, en pleurait presque.

Elle avait suivit l’embrouille comme une série TV. Et se proposa d’aller brûler un peu d’encens dans la cage d’escalier pour lui porter chance.

Une semaine plus tard, la rubrique nécrologique du Wanchai Tribune affichait un petit paragraphe contenant Masaori Ishigawa.

Il s’était suicidé en se jetant du 23ième étage de son building… ça nous mit grave les nerfs !








Je devais y aller mollo avec ces métha-amphétamines. J’avais encore fait un cauchemar horrible. Je m’étais réveillé dans la machine à café. Le néon était allumé. Et j’étais allongé sur la moquette, tremblant, tentant de comprendre ce que je foutais là.

En recollant les morceaux, je réalisai que j’avais encore vu cette araignée géante dans le brouillard. Une de celles qu’il y a un peu partout dans les îles de la SAR, après la saison des pluies.

Elle était tellement rapide que le temps semblait s’arrêter. Je n’étais qu’un mammifère sur deux pattes, fier de son langage et de ses cris de peur. Je ne pouvais plus bouger.

J’étais tout de même trop gros pour son repas. Alors dédaigneusement en l’espace d’une fraction de milliseconde elle repartit d’où elle était venue, entrant par mon oreille pour se loger quelque part dans ma tête.

Mon état énergétique c’était modifié de manière brutale et je me déplaçais moi aussi de façon quantique. Catastrophe atomique…

Cela faisait plusieurs semaines que Vicky essayait d’attirer mon attention sur un début de transformation de mon profil psychologique. Elle avait le sentiment que ma personnalité glissait doucement vers autre chose. Elle discernait de temps en temps des sautes d’humeur, ainsi qu’une tendance incontrôlée au caméléonisme. Elle n’arrêtait pas de me dire que je pensais comme untel ou unetelle, que je perdais petit à petit ma capacité à avoir les idées sérieuses et personnelles. Sans en dire les mots, elle diagnostiquait une schizophrénie liée à la méth.


- Maxime. Je pense que tu es atteint de cyclothymie.

- De quoi ?

- C’est une variation répétitive et cyclique de l'humeur. Un moment de dépression que suit une phase d’excitation et ainsi de suite. Quand l'humeur passe de l'une à l'autre, dans les deux sens, d'une manière répétée, on parle de cyclothymie. Ces états s'enchaînent à des fréquences variables, par cycles et pour des raisons tout à fait obscures. Il arrive que la déprime devienne mélancolie et l’excitation une agitation maniaque. On est alors dans le champ de la psychose maniaco-dépressive c’est-à-dire d’une pathologie lourde nécessitant un traitement médicamenteux.

- Mais je suis déjà sous traitement !


Etais-je déjà dans le champ de la psychose maniaco-dépressive ? Avais-je commencé mon traitement à la méth parce que j’étais cyclothymique ou alors était-ce l’inverse ? Toujours la même question ; qui consume qui ?

Mon addiction à cette drogue avait débuté pour des raisons professionnelles. J’appréciais ses effets sur mon aptitude à me concentrer et à prendre des risques dans des situations délicates. Lorsque je commençai à consommer cette dope, j’étais déjà entouré de logiciels d’assistance en tout genre qui évaluaient mes prises de risque. Je devais choisir entre les propositions qu’ils mettaient à ma disposition. La drogue me servait elle aussi d’assistante en quelque sorte…

Un matin, encore sous les effets du cristal que j’avais fumé à cinq heures, je m’étais rendu au taf.

J’avais tenu la journée, jusqu'à 4 heures de l’après midi sans aucun problème. Mieux encore,

La méth m’avait finalement décidé à écouter l’analyseur de forme qui n’arrêtait pas de me vanter les mérites du protocole de sécurisation des intérêts de la HSBC.

Sans dope, j’aurais trouvé ce genre de décomposition complètement tordue.

Tout d’abord je ne voyais pas comment les banquiers conservateurs de ce mastodonte de l’investissement auraient pu utiliser un outil aussi original. Et même si c’était vrai, je me demandais bien comment un petit plugin basé sur trois réseaux de neurones et un algorithme de Monte-Carlo pouvait bien repérer de telles corrélations. C’était vraiment « tiré par les cheveux » d’aller imaginer qu’un protocole de transaction qui intégrait de prétendues règles de sécurité pouvait avoir une influence exploitable à notre niveau.

Or ce jour là, je décidai de tester d’un peu plus près ce truc et de pondre une prévision boursière pour le lendemain.

Je laissai une note à Michael pour le lendemain. Il devait lancer le plugin sur son portable et se connecter à Quam Net Underground pour recevoir en temps réel les ordres envoyés par la HSBC. Il devait aussi relier son Excel au serveur de calcul déporté de Nethinking, histoire d’accélérer et d’affiner le traitement des données.

Le soir même, je m’endormis comme une masse après 48 heures d’activité, sans aucune arrière-pensée, ni la moindre fatigue.

Le lendemain après midi, émergeant lentement de la drogue, j’avais reçu un mail passionné de Michael qui jubilait des directives de la journée. Il n’avait jamais réussi à faire autant de bénéfices de toute sa vie. Il avait eu d’abord du mal à réellement passer les ordres qu’il trouvait complètement incohérents. Puis, il ne savait quelle diablerie, ils avaient devancé les oscillations engendrées par la banque.

Cette diablerie s’appelait métha-amphétamine, speed, crystal, crank, crystal-meth, glass, ICE !!!!


A partir de ce jour, en ayant reçu une preuve tangible, j’étais devenu complètement accro. J’avais le sentiment que cette drogue libérait une personnalité que j’avais enfouie au fond de mon cerveau. A chaque fois que je l’utilisait, la réalité s’inclinait selon mon bon vouloir.

Ma conscience devenait complètement passive. Elle assistait aux événements comme une sorte de spectacle sur lequel elle n’avait plus aucune emprise. Un spectacle préenregistré en instantané.

C’était une toute autre personne qui s’emparait de mon enveloppe corporelle, beaucoup plus respectée. Je contemplais avec une sorte de dégoût inhibé cette crainte qui se lisait dans les yeux des gens ne comprenant pas encore qu’ils étaient en face d’une autre personne. Celle qu’ils connaissaient auparavant était en train d’analyser la situation avec tout le recul que lui permettait cette mise à distance.

Quand je leur crachais quelque chose à la figure, ils restaient bouche bée, incapables de cerner si je les défiait ou si j’étais dépassé. Je ne les défiais pourtant pas. Une toute puissance avait pris le pas sur moi, une force incontrôlable, une éclipse de ma subjectivité, un black-out.

C’était çà la vraie raison pour laquelle mes seuls passages à l’acte prenaient la forme de névroses, d’obsessions, d’exhibitions. Comme celles d’un père de famille qui, dans un état second, baissait sa braguette devant une voiture, et se fait embarquer par la police. Personne ne pouvait comprendre que mon impudence soudaine était une excuse. Ça n’avait rien à voir avec une activité perverse, c’était un moment de perte d'identité absolue. Et en perdant cette unité, je gagnais en synchronisation avec la société. L’individu inactif au fond de moi tirait tous les signaux d’alerte. Il me pointait du doigt mon passé en me montrant que je ne pourrais plus jamais réagir comme avant. Il était terrorisé à l’idée que cela puisse prendre une telle ampleur que je finisse par l’éteindre complètement. Mais ses simagrées n’avaient pour effet que d’entretenir ce phénomène de scission comportementale. Plus je me criais que j’étais en danger, plus j’entendais des voix, plus je prenais de méth, plus l’argent coulait, et plus j’avais le sentiment d’être de ce monde.

Paradoxalement, ma folie me permettait de survivre dans l’arène capitaliste.



Je me demandais si Vicky était capable de développer les mêmes pathologies que les êtres humains. Etait-elle avide ?

Et si c’était le cas, en serait-elle consciente ? Arriverait-elle à transgresser le pourquoi de son existence ?

Vivky, Vicky, Vicky…

Pourquoi fallait il toujours que l’on appelle les intelligences artificielles Vicky ? Et pourquoi Iro se méfiait-il autant d’elle ?

Il n’y voyait que supercherie. Au prix de l’abonnement chez Optidigit, une indienne payée 400 dollars par mois pouvait evidement avoir été engagée pour me parler.

Mais j’étais persuadé du contraire. J’avais déroulé sa conscience trop loin pour que cela soit un être humain.

Peut-être est-ce quelque chose entre les deux ?

Je cherchais à imaginer la mélasse de consciences qui émergeait du système hébergeur de toutes les Vickys. En considérant qu’elles étaient toutes interconnectées, c’était certainement un beau bordel.

Qui pouvait bien contrôler ce qu’elles se racontaient ? Sûrement pas un seul homme. Une équipe de chercheurs ? Des cyborgues nerds ?







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Notes

1. Usenet Forum
2. Part of a meme-complex that promises to benefit the mail receiver, usually in return for replicating the complex.
3. Le Taiko est un grand tambour japonais qui rempli l’air de sortes de coup de tonnerres. Le Ka est un coup sur le bord "en bois".
4. Un programme ou un sous-programme qui collecte des informations personnelles et envoie celles-ci à son concepteur ou à un organisme tiers via Internet, sans prévenir ni avoir obtenu au préalable une autorisation explicite et éclairée des utilisateurs de l'ordinateur infecté.
5. Art chinois qui recherche comment équilibrer les énergies qui nous entourent dans nos habitations, nos lieux de travail.
6. Une personne qui sert d'intermédiaire pour une opération financière entre deux contreparties.
7. Un lobby ou thinktank, est un groupe de pression ou groupe d'intérêt ayant pour dessein d'influencer un pouvoir public ou privé afin de refléter son point de vue.
8. An insecticide used to control insects primarily in storage areas and barns. It can affect the nervous system where it may cause nausea and vomiting, restlessness, sweating, and muscle tremors at high levels.
9. 1995, dirigé par Emir Kusturica, écrit par Dusan Kovacevic.
10. Narcotique analgésique
11. http://www.androidblues.com/index.html
12. Disco doll character in “Dance Dance Revolution”, Konami’s dancing arcade game.
13. Pejorative term signifying a heavily biased portrayal in one's own favor of an event or situation that is designed to bring about the most positive result possible.
14. Japan’s finest green tea.
15. Public Relation
16. US384$
17. Translated "swallowing clouds", originated in China. Wonton dough is made from flour and water and shaped into thin 2-inch squares.
18. Premier opérateur Télécom sur HongKong.

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